Yémen 2007

Ayant découvert le Yémen en février 2006, à l'occasion du premier et à ce jour unique marathon en rollers organisé dans ce pays, ayant vérifié un an plus tard que les adeniums et les dragonniers existaient réellement à Socotra, je suis repartie en décembre 2007 pour découvrir les djebels de l'ouest et une partie de la Tihama.


Lundi 24 décembre

Décollage prévu à 8h55, rendez-vous à 6h30 au comptoir Terdav de Roissy, trop tôt, les métros dorment encore à l'heure à laquelle il faudrait que je parte. Je fixe le rendez-vous à 7h00, peut-être un peu avant si j'ai de la chance. Réveil mis à 4h55 : pas une heure chrétienne, même si la Yemenia n'a aucune prétention en la matière. Pas mangé, pas faim, trop tôt. Départ à 5h40, le métro part quand j'arrive sur le quai, attendre, il fait froid. Vague consolation : à Sana'a, il fera moins froid, pas la grande chaleur, la ville est à 2300m d'altitude, mais moins froid quand même et avec du soleil. Métro, RER : sur les quais de la partie SNCF, il y a dorénavant des appareils de chauffage, autour desquels se pressent ceux qui vont travailler (les pauvres gens !). Arrivée à Roissy et découverte du CDGVal mis en service en avril dernier : pas mal.

Errance incertaine pour trouver la porte 26 et le comptoir où récupérer mon billet : il y a bien un panneau mais il dirige vers une impasse. Je repère au passage le comptoir de la Yemenia et repars dans l'autre sens. Porte 26 et comptoir, il est 6h50, je suis la dernière. Enregistrement des bagages. Avion annoncé à l'heure. Embarquement prévu à 8h30. Une dernière cigarette à l'extérieur, passage dans la zone internationale, boutiques hors-taxes : une cartouche au tarif "hors Union Européenne". Passage dans la zone d'embarquement où il n'y a rien, même pas de toilettes qui sont de l'autre côté du portique de sécurité. Repérage des inévitables nourrissons potentiellement braillards, qui ne brailleront pas (encore malades ?). Attente, 8h00, 8h30. Rien. 8h45, une annonce laconique : l'embarquement commencera à 9h30. Aucune explication. Déambulation dans la zone carrelée de gris sale. Il y a une zone fumeur clandestine à l'autre extrémité : deuxième dernière cigarette. J'apprend en discutant avec deux hôtesses et un steward l'origine du retard : c'est la fin du Hadj, les 200 pèlerins à bord de l'avion devaient tous débarquer à Marseille, il a donc été prévu d'inverser les escales Marseille et Paris. Quant à savoir ce que les voyageurs désireux de monter à Marseille étaient censés faire, mystère.

Poursuite de la discussion avec les hôtesses : elles préfèrent nettement vivre à Paris qu'à Sana'a, où elles doivent être entièrement voilées même quand il fait 35°, où la pollution et l'altitude abîment le teint et où les hommes passent leur temps à brouter du qât (mime de la joue gonflée). La ville est certes magnifique mais la vie aussi considérablement plus facile pour une touriste qui n'y a ni passé, ni avenir que pour une jeune femme qui y a grandi et doit se plier à la pression sociale.

Retour à l'autre extrémité de la zone d'embarquement : plusieurs agences ont réservé des places pour ce vol, il y a même deux groupes Terdav et j'entreprends d'identifier certains membres de mon groupe, dont Christine n° 1 qui a récupéré le dossier à remettre au guide et Philippe qui s'est chargé d'enregistrer un sac contenant la pharmacie et trois bouteilles de Champagne pour la Saint-Sylvestre. Un autre membre de l'autre groupe Terdav en a fait autant avec un sac similaire.

Début de l'embarquement un peu avant 10h00. Entre l'énervement dû à l'attente et l'absence de numéros de siège sur les cartes d'embarquement, c'est la ruée vers les portes, avec tout au plus une priorité accordée aux personnes accompagnées d'enfants. Une femme derrière moi ne cesse de protester contre ceux qui bloquent les travées en s'installant. J'avise une place près d'un hublot mais l'abandonne en constatant la présence juste derrière d'un gamin, virtuel pourvoyeur de coup de pieds. Nouvelle place toujours près d'un hublot, je ne bouge plus. Christine n° 2, alias, Christine la Belge me rejoint : elle m'annonce que nous seront 11 au lieu des 12 initialement prévus car la douzième, également belge, a découvert en arrivant à l'aéroport que son passeport était périmé depuis quelques mois. Pendant quelque jours, il sera question qu'elle nous rejoigne plus tard, ce qui ne se fera jamais.

10h20, l'avion commence à rouler. 10h30, il roule toujours. 10h40, il roule encore, un lapin discute avec un corbeau au bord de la piste. 10h45, l'avion s'arrête pour en laisser passer deux ou trois autres. 10h50 : décollage, sans prière initiale contrairement à l'usage en février 2006. Pas de braillements, ni de coups de pieds dans le siège durant le vol, déjeuner insipide, ma voisine s'est vissé les écouteurs dans les oreilles peu après le décollage. Un bonne partie du magazine anglo-arabe de la Yemenia est consacré au Hadj et énonce conseils ou obligations concernant les différentes étapes : je n'ai pas tout retenu. Survol des Alpes enneigées, vu de loin, c'est joli mais il doit y faire froid et humide : petite pensée pour ceux qui vont se battre au bas des télésièges afin de rentabiliser leur forfait hos de prix. Survol de l'interminable Méditerranée, l'Egypte puis enfin la Mer Rouge alors que la nuit commence à tomber.

Arrivée à Sana'a avec seulement une petite heure de retard puisque l'avion n'a pas fait escale à Marseille. Avant de quitter l'avion, je récupère prudemment une bouteille d'eau restante. Passage de l'immigration, d'autant plus rapide que les cartes ont été distribuées et remplies dans l'avion. Mon sac est sorti l'un des premiers de la soute. Sortie subséquente dans le hall de l'aéroport, repérage d'un panneau Terdav, j'indique de la main que je vais à l'extérieur où résonnent des tambours. Une foule compacte fait une haie d'honneur devant la porte. Tous attendent non ma modeste personne mais des pèlerins de retour du Hadj. Je me glisse discrètement sur le côté et suis repérée par Eric, guide de l'autre groupe, alias le groupe des ânes, qui me confie sans aucune présentation à celui qui se révèlera être notre guide, Nasr, renommé Nasser par l'agence locale afin de faciliter la prononciation de son nom par les touristes, comme nous le découvrirons quatre jours plus tard (!)

Arrivée des autres membres du groupe. Philippe remet à Eric le sac confié par le responsable de Roissy. Point exceptionnel : je ne serai pas la seule pestiférée du groupe, il y a trois autres fumeurs, Nasr, Hervé et Philippe, qui prétendra le premier soir mais le premier soir seulement, que ses 4 cigarettes restantes lui feront tout le séjour.

Les deux groupes entreprennent de se répartir avec leurs bagages et si possible sans se tromper dans les 4x4 qui doivent nous conduire à l'hôtel. Traversée de la ville qui me paraît sentir un peu moins le gasoil que les fois précédentes, entrée sur le Wadi As-Sailah qui traverse la vieille ville, les maisons sont toujours de pierres ocres, aux ouverture encadrées de blanc, parfois surmontées de gamaria, semi circulaires et fermées de vitraux multicolores. On tourne à gauche, longe un jardin et s'arrête devant le Golden Dar où nous passerons la première nuit. Ça change de l'Arabia Felix et je pourrai enfin tester la terrasse du petit déjeuner sur laquelle d'aucun s'extasiaient deux ans plus tôt.

Récupération de la clef de la chambre 306, qui se trouve dans l'autre aile : passer derrière le bureau de la réception, entrer dans la cour, tourner à gauche, encore à gauche, le petit escalier à droite, il n'y a plus qu'à le suivre en compagnie de Jacqueline, deuxième belge du groupe, qui sera ma coloc' durant tout le séjour. Entre le réveil à des heures pas chrétiennes, l'altitude et la hauteur des marches, la montée est dure. Arrivée au troisième étage. Une pancarte indique les chambres 301 à 304 mais pas la 306, qui se trouve encore un étage au-dessus. Poser les sacs, sortir l'indispensable et redescendre pour dîner, sur place, dans une longue pièce donnant sur la cour : soupe (lentille ? pois chiches ? on conclura aux lentilles le dernier jour), crudités, légumes, viande difficile à identifier, pain d'orge en galette, bananes; le menu standard. Moyen. Pas faim. Marie-Claude se déclare candidate pour finir mes assiettes pendant l'ensemble du séjour : mon petit estomac en frétille de satisfaction. Le repas est à notre charge mais seule Jacqueline a des ryals et paie donc pour l'ensemble : 1 500 (soit environ 5 euros 50) multipliés par 11 font 16 500, d'autorité élevés à 17 000 puisqu'elle n'a pas de monnaie.

Petite marche digestive : redoutant d'être promue guide avec mon irrésistible propension à me perdre dans les ruelles et impasses de la vieille ville, je me maintiens prudemment à proximité du Wadi As-Sailah. Passage devant l'Arabia Felix, traversée par le deuxième pont, retour par l'autre rive où je vois mon premier cybercafé yéménite. Il y en a quelques autres surtout en dehors de la vieille ville et, selon Wada, l'un des chauffeurs, anglophone, leur apparition s'inscrit dans une politique générale d'ouverture sur le monde extérieur. Il paraît que le tarif est de 600 ryals (2 euros 20) de l'heure, toute heure commencée étant due, mais ni ce premier soir, faute de ryals, ni le dernier jour, faute de temps, je n'aurai l'occasion de faire un essai. Il faudra que je revienne...

Poursuite de la balade, petite pensée pour ceux qui, au même moment, s'apprêtent à réveillonner dans les embouteillages, retour à l'autre rive, passage devant le Golden Dar, continuer tout droit, un petit tour autour de la mosquée et puis s'en reviennent : il ne fait pas très chaud, on est tous fatigués, une douche et au lit vers 22h00, locale, soit 20h00, perso.

Mardi 25 décembre

Le réveil, car j'ai dorénavant un réveil, sonne à 7h00 pour un petit déjeuner prévu à 7h30, sur la fameuse terrasse qui se trouve dans l'autre aile. Peu emballées à l'idée de devoir remonter les quatre étages, nous descendons tout de suite les sacs avant de gravir les cinq étages permettant d'accéder à la fameuse terrasse. La vue sur les toits et terrasses de la vieille ville l'emporte haut la main sur celle que l'on a de la cour de l'Arabia Felix mais le petit déjeuner est loin d'être à la hauteur : une omelette ultra fine à laquelle je ne touche pas, des galettes de khobz, une vache-qui-rit locale, une noisette de beurre, une cuillerée de confiture inidentifiable, le tout arrosé de Nescafé. Petite visite de la grande chambre, sans doute l'ancienne chambre du maître de maison, avec terrasse privative, dont a bénéficié Philippe et redescente pour charger les sacs dans les 4x4 en essayant une nouvelle fois de ne pas se mélanger avec un autre groupe qui procède à la même opération.

Début de la matinée à Sana'a pour acquérir l'indispensable (ryals, cartes postales...) et visiter le musée national, fermé le jeudi où cette visite était prévue dans le programme initial. Traversée de la place de la Libération décorée de flammes stylisées rouge foncé et ornées des 3 chiffres symbolisant l'histoire récente du Yémen : 26-14-22, soit 26 septembre 1962, fin de l'imamat, 14 octobre 1967, indépendance du sud du Yémen, colonisé par les anglais, 22 mai 1990, réunification du Yémen du nord et du Yémen du sud, sous domination soviétique (Chronologies yéménites). Au milieu de la place : quatre chevaux, richement harnachés, attendent les touristes amateurs de photographies équestres, le jeudi de notre retour, ils auront été rejoints par un dromadaire surmonté d'un baldaquin.

Direction le musée national, situé dans un grand bâtiment ancien au fond d'une double cour, encadrée par des dépendances en travaux et close par des remparts. Nous laissons nos sacs à la consigne, qui se révèlera payante, et attendons l'ouverture au soleil avec une vague pensée pour ceux qui ouvrent peut-être un œil dans la froide grisaille parisienne. La sculpture connue sous le nom de l'Homme de Bronze, qui se trouvait encore récemment au Louvre a regagné Sana'a (Photos), les collections sont constituées d'un ensemble assez disparate de manuscrits, armes, sculptures, bijoux et de reproduction d'intérieurs ou d'ateliers traditionnels des diverses régions du Yémen. A l'entrée de chaque salle un cartouche en indique le contenu en arabe mais aussi en écriture sud arabique, au mieux déchiffrable pour les yéménites modernes. Un regret : une photo dans la cour du musée représentait un étonnant personnage de bronze au visage lunaire que nous ne verrons pas, sans très bien savoir s'il était en cours de restauration ou cantonné faute de place dans une réserve.

Nouvelle traversée de la place de la Libération en direction des bureaux de change qui commencent tout juste à ouvrir. Le ryal étant indexé sur le dollar, son cours a encore baissé : 275 ryals pour un euro. Marie-Claude, ne retrouvant pas ses sous doit trouver un banque, nous l'attendons devant une agence de téléphones publics, confondus avec la poste (nostalgie des PTT ?!). Dans une boutique, je repère un siège d'Hadramaout, un anneau de tissu brodé, large d'une demi-douzaine de centimètres, que l'on passe devant ses jambes et derrière son dos afin d'avoir comme un dossier lorsque l'on est assis sur le sol. Il pourrait être utile les jours suivant mais le commerçant en demande 2000 ryals, qui me semblent très excessifs sans que, faute de connaître le prix réel, je sois en position de marchander. J'en trouverai un le dernier jour dans le souk de Sana'a au prix normal de 250 ryals. Passage à la poste pour ceux qui souhaitent timbres et cartes : inutile de regarder dans vos boîtes aux lettres, je n'en ai envoyé aucune, vous en avez déjà eu l'an dernier !

Répartition dans les 4x4. Notre chauffeur se prénomme Saleh : notablement plus âgé que les autres, il a un visage buriné et porte une longue robe blanche traditionnelle (ou zanna), qu'il troquera contre un futah et une chemise plus classiques dans la deuxième partie du séjour, une jambia dans un sobre fourreau de cuir clair attaché à une ceinture en cuir plus sombre et un keffieh (ou chamar) noir et beige toujours impeccablement noué (Photos). Excellent chauffeur, un peu francophone et habitué à travailler avec des touristes, il se révèlera très responsable, attentif aux horaires et toujours soucieux de nous ("Ça va ?" puis "Kif halik ?" - "Tamam, choukran"). A l'avant se trouve le cuisinier, d'origine somalienne, dont le prénom Nour sonne curieusement en arabe (nour : lumière), à la stature toujours très droite, qui semble assez jeune mais dont nous apprendrons à la fin du séjour qu'il a déjà six enfants d'une femme restée en Somalie et deux autres d'une deuxième femme au Yémen (Photo). Comme il n'est ni anglophone, ni francophone et que mes capacités arabophones restent des plus sommaires ("chouaïa, chouaïa, chouaïa"), les contacts seront limités mais nous aurons l'occasion d'apprécier ses compétences culinaires. A côté de lui, Nasr, notre guide, âgé de 38 ans qui a appris le français par correspondance et achevé sa formation lors d'un séjour de trois mois à Djibouti. Divorcé, il vit avec sa fille de 13 ans, qui l'appellera régulièrement, tandis que son fils est resté avec sa mère. A l'arrière, Hervé, sa femme Nicole et moi. A quoi s'ajoutent les bagages et le matériel qui s'entassent dans le coffre et sur le toit.

Départ vers l'est en direction de Manakha. Au-dessus de Sana'a, deux monuments. L'un commémore les égyptiens morts en soutenant les républicains opposés au partisans de l'Imam lors de la guerre civile engagée en 1962, qui évolua vers un conflit nord-sud à partir de 1969. L'autre, en forme de pagode, est un hommage aux nombreux chinois morts pendant la construction de la route, conquise à la dynamite sur la montagne avec de nombreux dommages collatéraux pour les ouvriers.

Quelques arrêts photos. D'abord à 3000m : sur les versants assez escarpés, des champs en terrasses nous paraissent très étroits, avant que nous ayons vu ceux du Djebel Bura, et sont surtout très secs en cette saison. Plus bas, vers 1000-1200m, les terres sont plus irriguées et l'on voit même quelques champs de maïs, surprenants dans un pays où l'eau, sans être rare, n'est pas la ressource la plus abondante.

Bref arrêt pour acheter du qât. Selon Nasr, qui est amateur, la consommation d'un après-midi revient à 2000 ryals, pour un qât de qualité moyenne; Noman, opposant déclaré à cette pratique, nous avait parlé de 5000 ryals en février dernier. Le même Nasr, qui le qualifie de "pétrole humain", affirme par ailleurs qu'il ne s'agit pas d'une drogue, qu'il n'engendre aucune accoutumance, ni aucun problème de santé particulier. Il va de soi que les détracteurs du qât affirment le contraire.

Il est vendu ici non dans les habituels petits sacs plastiques noirs mais enveloppé dans des bandes toujours de plastique rose foncé. Je demande qu'on me les garde, Nasr m'assure qu'elles ne seront pas jetées à terre, j'insiste pour qu'on me les remette, en vain, je ne les aurai jamais et dois renoncer à projet initial de profiter de ce voyage pour faire un premier essai de diffusion d'une technique de récupération de ces sacs plastiques, qui sont une véritable calamité environnementale. A une exception près que nous visiterons demain, toutes les rues et tous les abords de toutes les villes et villages en sont plus ou moins jonchés (Photos) et, à l'approche de Bajil, à l'entrée de la Tihama, ce sont des champs entiers, ainsi que les arbres, qui sont littéralement couverts de sacs en plastique. Confrontées au même problème, des femmes du Bénin ont trouvé un moyen d'y remédier (Qui dit mieux ?), reste à trouver celui de l'exporter au Yémen. Ce n'est pas Nasr qui y contribuera, peut-être Ali et Nashuan (voir Jeudi 03).

Dans un pick-up en stationnement, un carton fixée à une corde accrochée aux montants latéraux sert de balançoire à une fillette. Le pick-up, classique, avec une caisse ouverte à l'arrière, encadrée de montants à claire-voie, est le véhicule le plus courant hors des villes et la plaque d'immatriculation fixée sur le panneau arrière en tronque régulièrement la marque : YOTA ou TOYO. Au sud est de Sana'a, la caisse arrière est abondamment décorée : les montants sont peints d'arabesques ou de motifs floraux multicolores, un œil ou une fleur marque chaque intersection tandis que les panneaux présentent des scènes plus élaborées et souvent très exotiques (palais au centre d'un étang, chalet dans un paysage de montagnes enneigées, tramway ou train ressemblant aux TER de dernières générations... : Photos).

Entrée dans le Djebel Harraz, nouvel arrêt photo sur de nouveau champs en terrasse. Un gamin sorti de nulle part pose pour la photo. La région se signale par l'apparition de bâtisses en pierre vertes, d'origine volcanique, indique Nasr, incapable d'en dire plus, et qui s'avère être de l'ophiolite. La base de l'architecture reste la même mais leurs ouvertures sont soulignées de brun et non de blanc comme à Sana'a. Ça change.

Arrivée à Manakha (Photos). Déjeuner dans un funduk, assis par terre dans le grand mafraj, gamelles et cuillères sont des concessions aux touristes car les yéménites mangent directement dans le plat commun avec les mains ou en utilisant des morceaux de khobz en guise de couverts. Menu classique : khobz, soupe, crudités, sauce au fenugrec, riz, légumes, gâteau au miel, déposés en même temps sur la natte qui sert de table, puis tchaï.

Un petit orchestre occupe un coin de la salle et deux des serveurs, dont un qui paraissait très sérieux avec ses lunettes de métal, se déchaînent sur des tambours. D'autres membres du personnels, ainsi que celui qui semble être le patron, entament une démonstration de danses traditionnelles. Nicole et moi sommes réquisitionnées sans pouvoir nous dérober. Chaque région a sa manière de danser et celle-ci implique de rester toujours en appui sur la même jambe : fatiguant, je renonce aussi rapidement que possible et deux hommes poursuivent l'exercice avec une démonstration de Ba'ra, danse mimant un combat très stylisé, jambia à la main, et dont les femmes sont évidemment exclues.

Ayant entendu parlé de la région comme d'un fief des ismaéliens et de la propreté exigée par le Kahn de Bombay, chef des ismaéliens Bohras, je sors faire un tour : la ville est aussi sale que les autres, jonchée comme il se doit de sacs en plastique. Il s'agit seulement d'une erreur de ma part : le sanctuaire ismaélien se trouve bien dans la région de Manakha mais non à Manakha même et nous irons demain. Retour à l'hôtel où dansent et percussions se prolongent. Marie-Claude achète deux jambias et un poignard, sans avoir demandé conseil à Nasr, un peu vexé, et sans savoir si elle doit regretter d'avoir fait ces achats si tôt ou se réjouir d'être débarrassée d'une partie au moins de la corvée souvenirs.

Un bout de route et les 4x4 nous abandonnent pour nous laisser finir à pied : c'est un trek après tout (Photo). Ça monte, on commence à avoir chaud mais parvient assez vite à une terrasse, un peu en contrebas de la route, où est prévu le premier campement. Il est encore tôt, 17h, il fait encore jour, on a peu marché, je décide de continuer la route jusqu'au col que l'on aperçoit un peu plus haut.

Une arche métallique marque l'entrée d'Hoteib où je n'ose m'aventurer seule. A l'avant plan, une mosquée blanche, au dôme doré, bordée d'un jardin très entretenu, que longe une rue bitumée, étonnamment vide et propre. Au-dessus du village, un piton rocheux où s'accroche une autre mosquée, toute blanche elle aussi mais plus petite, qui servait de refuge aux femmes et aux enfants en cas d'attaque du village. Entre crépuscule et brouillard, il commence à faire sombre et surtout nettement plus frais.

Redescendre au campement. Première urgence : mettre un tee-shirt sec et surtout pas un tee-shirt en coton. Deuxième urgence : monter la tente avant la nuit qui tombe vers 19h. Jacqueline en a pris une au hasard, n° 55, et nous avons un peu de mal à comprendre comment s'agence le troisième arceau et le double toit : l'observation du montage de la tente de Nasr un peu plus tard montrera ce que notre première hypothèse avait d'approximatif. Ça suffira pour cette nuit, on fera mieux demain.

Les tentes sont montées et l'ensemble des bipèdes ainsi répartis : pour les tentes doubles, Jacqueline/moi, Christine/Anne-Marie, Hervé/Nicole, Jean-Noël/Marie-Claude, Sophie/Christine la Belge; en tente individuel, Philippe et Nasr, Nour dort sous la tente repas et les trois chauffeurs, Saleh, Wada et Abdoukarim dans leurs 4x4. On se retrouve sur des nattes pour le traditionnel tchaï, du vulgaire thé en sachet, accompagné de biscuits sucrés, importés de Turquie, d'amandes, de raisons secs et des pistaches, auxquelles personne ne résiste, surtout après que Philippe, par une inévitable association d'idées, ait sorti une bouteille de Whisky.

Dîner sous la grande tente, où il fait un peu plus chaud qu'à l'extérieur. Certes nous sommes près du tropique mais à 2700m, le 25 décembre, il y a du brouillard, donc dehors il fait froid. Le dîner s'ouvre invariablement sur une soupe, rouge, à la tomate, le premier jour, blanche, sans tomate, les autres soirs. La recette inclut ail, oignons, courgettes, carottes, bouillon cube au poulet, curry, cardamone et le savoir faire de Nour, le tout étant à consommer à la yéménite, avec une cuillerée de vinaigre. Excellente. La suite du dîner sera aussi assez invariable : crudités, légumes, féculent (riz, pâtes ou lentilles) accompagné d'une sauce à base de légumes parfois assortie de thon, plus exceptionnellement d'agneau haché, banane et pour ce premier soir des chocolats apportés par Marie-Claude : ailleurs, très loin, c'est le jour de Noël,.

Après le repas, Nasr propose une soirée qât avec les chauffeurs et le cuisinier. Seul Philippe est amateur, les autres vont se coucher vers 21h : il fera plus chaud dans le duvet.

Mercredi 26 décembre

Le réveil sonne à 7h00, entre le froid du soir et la fatigue du trimestre, ma moyenne des premières nuits tournera autour de dix heures de sommeil. Le brouillard a disparu mais les tentes sont trempées et il s'est avéré judicieux de rouler le sac resté dehors dans un poncho, ou cape de pluie, emporté parce que ça sert toujours et que si ça ne sert pas, ça ne prend pas de place. Laissé à l'extérieur, le tee-shirt trempé de la veille, l'est toujours autant.

Démontage des tentes pour se mettre en appétit et petit-déjeuner qui ne variera pas pendant le séjour : thé ou Nescafé, yaourts et Corn-Flakes (écrit en arabe), khobz avec au choix du Nutella, du miel (product of Germany, un comble alors que le Yémen fabrique un des meilleurs miels du monde), confiture rouge ou vache-qui-rit locale, qui se révèle le meilleur compromis à mon sens. Pendant que nous bouclons les sacs et plions les tentes, Philippe va jusqu'à se laver la tête avec l'eau des bidons, ce sera le seul.

Départ à pied pour Hoteib, à l'occidental, ou Al-Hoteib, l'usage arabe associant l'article défini, al, aux noms de localités : mon usage personnel n'étant pas fixé, les noms seront donnés aléatoirement selon l'une ou l'autre version. Nous franchissons l'arche où je m'étais arrêtée la veille (Photos). Le village est effectivement d'une propreté exemplaire et un balayeur chasse consciencieusement ce qu'il pourrait rester d'invisible poussière. Le jardin aperçu la veille tient ses promesses : les pelouses sont aussi vertes et bien tondues que dans un jardin parisien, toutes les bordures sont nettes, les arbres et buissons également très verts et bien taillés, l'ensemble incite au repos au milieu d'un paysage par ailleurs très sec et plutôt caillouteux. Le dôme doré de la mosquée immaculée étincelle au soleil. Il n'y a pas de bruit, pas de foule. Les gens se déplacent par petits groupes, sans précipitation mais sans non plus donner l'impression de n'avoir rien à faire. Le village paraît très serein mais aussi un peu dépourvu d'activité du moins d'activité autre que religieuse. C'est peut-être un effet de la doctrine ismaélienne qui valorise la méditation et la maîtrise de soi, peut-être aussi l'effet d'une certaine propension au secret ou tout au moins à la réserve des ismaéliens vis-à-vis des étrangers que nous sommes. La visite du village est assez brève : apparemment, la rue qui monte en direction du piton rocheux, conduit à un lieu sacré qui nous est interdit. Ne nous reste qu'à redescendre vers la rue principale. Bifurcation à gauche dans un sentier à peine décelable. Traversée des faubourgs d'Hoteib, principalement constitués d'un hangar découpé en boxes couverts, destinés aux pèlerins : le Kahn vient une fois par an célébrer les mariages et fournit l'occasion de grands rassemblements (Bonus culturel : Ismaélisme au Yémen).

Poursuite du sentier en direction du djebel Dulfa (Photo). Passage sur une piste et première véritable montée vers un village situé, comme souvent dans ce massif, à l'extrémité d'une crête d'où il domine les alentours, protégé d'un côté par la falaise, de l'autre par des remparts. Premier test grandeur nature des chaussures basses de randonnée. Le bilan sera concluant : le terrain rencontré n'exige pas de maintien particulier de la cheville et les chaussures basses sont plus pratiques dans un pays où on ne cesse de se déchausser pour entrer dans un mosquée, un mafraj ou seulement s'asseoir sur la natte sur laquelle nous mangeons. Pied droit, pied gauche, pied droit, caillou, pied gauche... De l'autre côté de la crête, les champs en terrasses, gagnés par de petits épineux, semblent abandonnées.

A l'entrée du village de Dulfa, rencontre de Mohammed, qui apprend le français plus ou moins seul et profite de notre présence pour parfaire sa prononciation. Les maisons sont de pierre ocres, parfois décorées d'un quadrillage blanc, qui s'ajoute aux encadrements traditionnellement blancs des ouvertures. Traversée du village pour contempler la vue sur la vallée. Un homme nous sert un tchaï mais le geste de bienvenu n'est pas totalement désintéressé et plusieurs achèteront en retour des colliers de capsules d'eucalyptus, qui parfumeront leur personne ou leur tente durant la suite du séjour. Sous une arche, une balançoire de fortune, réalisée avec une corde et un morceau de carton fait la joie des photographes (Photos).

Descente facile le long d'une autre crête. Plus bas dans la vallée, un barrage permet l'irrigation des champs, principalement de l'orge, que surmonte un village (Photo). Un peu plus haut dans l'oued, trois femmes gardent un petit troupeau, voilées comme il se doit dans le nord du Yémen mais coiffée en outre d'un chapeau de paille typique de la région. Traversée d'un plateau de lapiaz noirs. De plus botanistes que moi identifient des aloes (Photo), un vautour nous survole avec insistance, nous sommes à environ 2800m, il fait entre 15 et 20°, la température idéale pour marcher, le terrain n'a rien d'éprouvant, le vautour attendra.

Arrivée au village d'Al-Ayan qui compte une douzaine de famille et déjeuner dans un mafraj avec notre propre pique-nique, dont le contenu et les modalités ne varieront guère au cours du séjour : oignons, tomates, concombres, thon en boîte, olives, macédoine ou maïs en boîte, disposés ou mélangés sur un plat dont Philippe est le porteur attitré, du khobz, parfois des biscuits ou des bananes. Nous mangeons dans des gamelles et avec des cuillères qui nous ont été distribués une fois pour toute au début du séjour. Sortie la première, je suis assaillie par les filles de la maison. Je n'ai rien à leur donner, les échantillons d'eau de toilette que j'ai emportés sont restés dans le gros sac, et j'appelle le mafraj pour qu'on me lance des bonbons, dont Hervé et Nicole se sont pourvus à cette fin et à cette fin seulement (c'est même pas la peine qu'on en demande).

On se retrouve à plusieurs pour une courte sieste, au soleil, un peu à l'écart du réservoir d'eau, à sec, autour duquel s'est organisé le village (Photo). La vue magnifique, l'endroit plutôt agréable mais très isolé et on se demande un peu comment douze familles peuvent ainsi vivre en permanence les unes avec les autres, avec des ouvertures sur l'extérieur au mieux très limitées.

Fin de la sieste, un raidillon descendant, un bout de piste, un raidillon montant dans les rochers. Jacqueline et moi arrivons les premières au col et le groupe repart dès l'arrivée des derniers. C'est le début de l'après-midi, le brouillard a commencé à monter, comme tous les jours dans le djebel Harraz, la visibilité s'amenuise et Nasr ne tient manifestement pas à s'attarder. Il se dirige vers la gauche, s'arrête devant un à-pic, sous prétexte de point de vue, n'offrant que le spectacle d'une nuée blanche parfaitement opaque, retour en arrière, descendre un peu plus bas, demi-tour, remontée. On tourne en rond ainsi quelques minutes avant que Nasr ne retrouve le chemin, par endroit réduit à une simple trace dans les cailloux. Il est à peine 15h00 mais l'ambiance est crépusculaire et l'absence de visibilité oppressante (Photo). Le sentier est globalement descendant et Nasr marche de plus en plus vite, sans trop attendre les derniers qui, craignant de nous perdre de vue, vont trop vite sur les cailloux. Un cri demande d'arrêter. Nicole est tombée, elle sera quitte pour une contusion à l'épaule et une écorchure à la main que l'on nettoie avec les moyens du bord. Un raidillon montant, un autre un peu descendant, un troisième très montant. Ça grimpe, on ne voit rien, on ne sait pas où l'on va, seulement que l'on est effectivement sur un chemin et on s'efforce de suivre le rythme de Nasr. Long raidillon descendant. On arrive sur une piste et découvre avec surprise que l'endroit prévu pour le campement est 100m plus loin, noyé dans le brouillard. Nous devons y rester deux nuits.

Il y a deux terrasses de taille similaire, presque tous se précipitent sur celles du haut, tandis que nous nous partageons à deux tentes seulement celle du bas. Jacqueline, qui s'est emparée de la tente n°55, et moi avons amélioré notre technique de montage. Je récupère d'autorité nos deux matelas rose fuschia de la veille - ils sont plus grand que les autres -, puis remet à sécher mon tee-shirt de l'avant veille : on ne sait jamais. Plusieurs sortent des bassines pliantes pour se laver avec l'eau des bidons. Je n'en ai pas. Il paraît que c'était sur la liste du matériel conseillé, encore aurait-il fallu que je la lise jusqu'au bout. Reste que dans le brouillard et le froid, l'idée de m'arroser d'eau également froide ne m'enchante que très médiocrement et je décline la proposition de Jacqueline de me prêter la sienne. Il faut bien que les lingettes servent à quelque chose.

Vers 17h, le brouillard se lève juste assez pour nous permettre d'apercevoir notre environnement. Nous sommes au sommet d'un cirque, apparemment isolés de tout et le brouillard retombe.

Intense émoi pendant le dîner. Suite à la chute de Nicole, certains s'enquièrent de la pharmacie collective, et des trois bouteilles de champagne, enregistrées à Roissy, récupérées à Sana'a et remis à Eric par Philippe. Nasr en ignore tout et, merveille de la communication moderne, contacte Eric, parti avec le groupe des ânes, sur son téléphone portable. Ce dernier a bien emporté un sac de ce type, mais croit n'en avoir qu'un et présume qu'il s'agit de celui de son propre groupe, ce qui au reste importe peu puisque le contenu des deux sacs est identique. Aurait-il en réalité deux sacs ? L'autre groupe aurait-il oublié de récupérer son propre sac à Sana'a ? N'ayant plus d'unités sur son forfait, Nasr demande que l'agence de Sana'a le rappelle : ils n'ont rien et ne savent pas non plus ce que ce sac est devenu. Les coups de téléphone se multiplient ainsi une bonne demi-heure, personne ne sait ce qu'est devenu ce sac, Nasr et le personnel de l'agence ne semblent pas réellement se préoccuper de l'absence de pharmacie, certains membres du groupes s'énervent en vain. Le mystère ne sera résolu que le dernier jour.

Je finis par quitter la tente repas. "Vois comment naît une tragédie, lorsque le moindre incident arrive à des fous." (Epictète) Comme nous ignorons ce qu'il peut y avoir dans fameuse pharmacie, il est difficile de savoir ce qui pourrait nous manquer et nous nous débrouillerons avec les pharmacies de chacun qui couvrent déjà un échantillons assez larges de pathologies diverses. Reste les bouteilles de Champagne...

La nuit est tombée. Le brouillard s'est levé. Orion est bien visible et le restera pendant tout le séjour mais nous chercherons vainement notre familière Grande Ourse, sans doute trop basse sur l'horizon : on est à 15° de latitude. Leila saïda.

Jeudi 27 décembre

Avant toute chose, rejoindre les chauffeurs, levés un peu avant nous, en grognant un vague qawa et avaler le breuvage indispensable à mon humanisation. Il fait frais, les tentes, encore à l'ombre, sont trempées et le tee-shirt de mardi, inconsidérément laissé à l'extérieur, n'a toujours pas séché. Le soleil qui commence à gagner le col révèle que le campement est installé au sommet d'un cirque de terrasses, très bien entretenues et dont beaucoup sont irriguées (Photo, Panoramique). Le village est en contrebas, en partie dissimulé par une haute falaise noire, que nous avons sans doute longée la veille. En un temps où l'on parle beaucoup de nature, le Yémen montre que ce sont les hommes qui font la beauté d'un paysage (Panoramique) et le djebel Bura le confirmera.

Début de la balade du jour : une descente sur la piste. Nous croisons trois troupeaux, d'une vingtaine de têtes tout au plus, mêlant deux ou trois zébus, des chèvres, parfois accompagnées de chevreaux (le dîner !), et des moutons, dont la queue paraît cassée, repliée sur elle-même comme si elle avait été cousue. Nous apprendrons plus tard qu'à l'instar des taches de henné que l'on voit surtout sur les agneaux, c'est un moyen pour les bergers de reconnaître leurs bêtes. Les troupeaux sont menés par des garçons entre dix et quinze d'années, coiffés des chapeaux de paille typiques de la région et souvent montés sur des ânes. Dans les deux djebels comme dans ce que nous avons vu de la Tihama, les ânes sont partout, servant de monture, aux enfants comme aux adultes, dont les pieds touchent presque terre, ou bâtés pour transporter de l'eau, du fourrage ou, dans la Tihama, des bottes de pailles de sorgho en gerbes, parfois plus volumineuses qu'eux. Le plus souvent, ils paraissent bien traités et correctement nourris, mais deux ânes aperçus débâtés dimanche révéleront des plaies assez profondes de part et d'autre de la queue, là où passe la croupière.

A l'approche du village d'Al Mazaniha, une fillette, qui ne doit pas avoir plus de sept ans, mène seule, un peu pathétique, une brebis et son agneau (Photo). La piste contourne le village (Photo) dominé par une grande bâtisse rouge, aux ouvertures traditionnellement encadrées de blanc, un peu exceptionnelle en regard des habitations souvent plus basses et presque uniformément bâtie de pierres ocres, ou éventuellement d'ophiolite verte.

On quitte la piste pour longer les champs et mesure mieux le travail que représentent la construction des terrasses. Celles-ci montent parfois jusqu'à deux mètres et ce sont les pentes qui imposent la largeur des champs (Photos). C'est la saison des tomates, d'autres champs sont plantés de l'inévitable qât ou de caféiers (Photos), dont les femmes récoltent les grain à la main avant de les mettre à sécher sur les toits : la mécanisation de l'agriculture reste très exceptionnelle et ce n'est que cette année que verrai mes premiers tracteurs, une dizaine durant tout le séjour. Au reste, tant que les femmes peuvent être chargées du gros œuvre, transporter l'eau, cueillir le café, récolter et transporter le fourrage, faire la lessive dans des bassines..., nul besoin de machines.

Passage dans une autre combe entre les figuiers de barbarie, ça pique, les acacias, ça pique aussi, et un arbuste qui ressemble à de l'aubépine, si l'on en juge par la forme et le position de ses épines, qui piquent également. Il y a aussi beaucoup de cactus en forme de candélabre, aux côtes d'un vert très clair, presque jaune, qui couvrent parfois tout un pan de montagne et sont peut-être des euphorbia ingens (Référence)*. Passage au-dessus d'un hameau dépendant du village de Towel autour duquel se déploie une grande activité : des femmes puisent de l'eau, des hommes travaillent dans les champs, des enfants conduisent des troupeaux. Les récoltes sont ensuite vendues à Manakha et la région paraît assez riche (Photos prises sur le chemin). Perché sur un promontoire, le village de Towel est un labyrinthe de ruelles (Photos), mêlant cailloux et terre battue, jonchées de détritus, où bipèdes et ânes se croisent comme ils peuvent. Un espace rocheux, percé de trous, remplis d'une eau couverte d'algues sert de citerne. Poursuite de la traversée du village, un agneau, tout blanc, se lève maladroitement pour aller téter, il ne doit pas avoir plus de quelques heures. Un peu plus loin, un autre, gris, reste couché, les yeux clos : il respire encore mais sans doute pas pour longtemps.

Poursuite du chemin entre les terrasses et arrivée à Mahassala (Photos). Visite une madrassa, vide, car les minuscules ont dix jours de vacances pour l'Aïd el Kebir dont la date était cette année fixée au 19 décembre (Photos). Le vendredi étant normalement férié, ils ne reprendront les cours que samedi. L'agencement des bâtiment est universel : une cour enclose de bâtiments contenant les salles de classes meublées de pupitres et dotées d'un tableau noir, d'assez mauvaise qualité. Les salles sont plus petites qu'en France, qui peuvent accueillir une vingtaine d'élèves tout au plus, et nous constaterons dimanche que, dans le djebel Bura au moins, les cours se font devant tout au plus une dizaine d'élèves. Selon Wada, chauffeur anglophone qui nous a accompagnés pour la journée, les filles dans les villages ne dépassent pas le sixième degré et sont retirées de l'école vers douze ans, afin d'entreprendre ou de parfaire leur apprentissage des tâches ménagères, les seules qui leur seront jamais demandées. Les femmes se voilent à la puberté et se marient aux alentours de quinze ans, cet âge pouvant varier selon le développement de leur poitrine. Les cours ne sont évidemment pas mixtes : les garçon vont à l'école le matin et les filles l'après-midi ou l'inverse et, toujours selon Wada, l'enseignement des filles tend à se réduire à la lecture du Coran. Celui des garçon est en revanche plus conforme à ce que l'on peut attendre d'une véritable instruction, en incluant notamment l'apprentissage des sciences. Des pages de cahier traînant dans la poussière des rues portent également des listes de mots anglais.

Des milans tournent au-dessus du village (Photo), poursuite du chemin majoritairement descendant puis une montée en pente douce sur une piste qui se perd dans l'herbe rase. Arrivée au sommet : un peu plus bas, sur un promontoire rocheux, dont la découpe rappelle les météores, les murs sombres de la citadelle de Shogrof (prononcer Chougrouf) émerge entre des langues de brouillard. Impressionnant. Bâtie au 5ème siècle pour surveiller les trois vallées d'accès au djebel Harraz, elle rappelle la forteresse d'Alamut, où le vieux de la montagne formait les haschischins. Une descente en pente douce nous conduit jusqu'à la passerelle de pierre prolongée par un sentier qui, coincé entre les murs et un champ dont la pente raide se termine en falaise quelques mètres plus bas, permet d'accéder à la citadelle (Photos).

Déjeuner prévu dans un mafraj à l'avant dernier étage de la première maison. C'est haut, les marches sont hautes elles aussi mais, sur notre lancée, Christine et moi montons jusqu'à la première terrasse du toit, puis la seconde : impossible d'aller plus haut, aucune armée ennemie ne peut s'approcher sans que nous la repérions mais seul un homme âgé sur une terrasse en contrebas nous interpelle "soura, soura". Après le déjeuner, Christine nous enseigne le nœud de vieille, plus fiable que la rosette et qui a sur le double nœud l'avantage de se défaire facilement : faire une première boucle, passer la seconde une première puis une deuxième fois dans le puits et serrer. Adopté. En redescendant je donne aux femmes de la maison les échantillons d'eau de toilette que j'ai cette fois pensé à prendre avec moi.

On repart. Le chemin du matin était le plus souvent en descente, ne reste plus qu'à remonter, d'abord jusqu'à Mahassala : la madrassa est toujours là. Remonter par la piste serait trop long, Nasr cherche un raccourci et un homme âgé finit par nous guider dans un sentier indécelable, tournant entre les cailloux et les rochers, sans jamais cesser de grimper. C'est peut-être l'explication de la mode yéménite en matière d'escaliers : comparées aux rochers des chemins, les marches ne sont pas très hautes finalement.

Arrivée sur la piste, on attend les derniers et, pensant que le guide nous laissera là, je lui propose mes échantillons pour ses femmes, il en a six, je n'ai pas assez de flacons, ce sera trois. On continue sur la piste longeant une falaise noire : un raidillon, un faux-plat montant, un raidillon, un faux plat montant... Interminable trajet. Arrivée au bas d'un cirque de terrasses : au sommet, là-haut, le brouillard, assez léger cet après-midi (Photo), nous laisse apercevoir le campement. Tentative avortée pour couper par les terrasses, redescente, traversée du village par des ruelles/escaliers/éboulis au terme desquelles notre guide nous abandonne. Il n'y a plus qu'à suivre les deux kilomètres de piste jusqu'au campement, dont la vue nous donne un dernier sursaut d'énergie. Home, sweet home.

Il fait froid, encore plus froid que la veille, à moins que ce ne soit la fatigue de la journée. Un premier gobelet de tchaï, un deuxième. Les plus courageux persistent à se laver avec de l'eau... froide. C'est hors de question en ce qui me concerne. Le tee-shirt de mardi n'est toujours pas sec. Il fait froid. Retour la tente repas, je n'ai plus une goutte de sang dans les doigts mais pas le courage d'aller chercher des gants. Encore un gobelet de tchaï, puis simplement de l'eau chaude et les mains sur la bouilloire. Froid. Même le Whisky servi par Philippe un peu plus tard ne parvient pas à me réchauffer, à peine et très provisoirement la soupe de Nour. Pas de polémique ce soir. Manger. Salutations à Orion. Le duvet, chaud enfin. Dormir.

* On me souffle dans l'oreillette qu'il s'agit plutôt d'euphorbia ammak (Photo, fiche) [Merci Philippe]

Vendredi 28 décembre

Avant toute chose : un café. Kif khalik ? Ça va ? Tamam. Il paraît que la nuit a été pluvieuse et ventée. Boules dans les oreilles : rien entendu, et les tentes ne paraissent pas plus trempées que la veille. Quant au tee-shirt, pourtant mis dans la tente, il persiste dans l'humidité. Jacqueline a déjà commencé à démonter la tente, je la rejoins avec un vague sentiment de culpabilité et nous transportons le tout jusqu'au col où le soleil est déjà arrivé. J'y ajoute le poncho, le tee-shirt et même une paire de chaussettes : on ne sait jamais. Peu à peu toutes les tentes se retrouvent ainsi étendues sur le sol, à côté des sacs, les petits et les gros, et des divers objets destinés à se retrouver dans les sacs mais plus tard (Photo).

Après le petit déjeuner la tente est suffisamment sèche pour être pliée. Le reste est laissé au soleil, en bordure d'un sentier, utilisé par les troupeaux qui doivent traverser le col afin de gagner des pâtures un peu plus haut. Deux d'entre eux arrivent, précédés de deux ânes qui s'engagent sur le sentier. Ne comprenant pas trop les cris et intentions des gamins qui suivent à pied, je commence par chasser les ânes mais non : étalage touristique ou pas, l'intention reste bien de faire passer ânes, moutons et chèvres par cet endroit précis. Pas de dégâts mais un moment d'angoisse : je n'ai plus ma pochette contenant le vital (passeport, cigarettes, couteau...) et qui ne me quitte usuellement jamais. J'ai dû la poser quelque part mais où ? - Quelle couleur ? - Celle des cailloux (note perso : penser à la remplacer par une pochette rose fluo).

Pochette retrouvée, je profite de ce que personne n'est prêt pour poser à Wada une question subtile de droit musulman. Même pour un crime, une sanction pénale n'est envisagée que si la ou les victimes refusent de pardonner et le pardon est jugé préférable. Le cas que j'ai en tête s'est passé au Yémen : une femme est accusée d'avoir tué son mari, la famille du mari refuse de la pardonner et les filles qu'elle a eu avec ce mari sont trop jeunes pour pouvoir se prononcer en toute indépendance. Reste qu'après l'incacération de sa mère, une de ces filles est morte dans un accident de voiture sans rapport avec l'assassinat. Or il semblerait que cette mort ait une incidence sur la sanction encourue par l'accusée, voire sur la possibilité même de poursuites pénales, comme si la mère avait en quelque sorte hérité du droit de pardon de sa fille. Qu'en est-il ? Wada a également vu le film Amina de Khadija Al-Salami qui inspire ma question, se souvient de la scène où intervient la ministre des Droits de l'Homme qui soulève ce point et laisse entendre qu'Amina encourt dès lors tout au plus la réclusion à perpétuité, et non la peine de mort. Je ne suis pas sûre néanmoins d'avoir compris la réponse, ni surtout sa justification*.

Au terme de près de soixante heures de résistance, le tee-shirt est enfin sec, fin du bouclage des sacs et départ à pied pour une balade d'une, deux ou peut-être trois heures, Nasr s'étant montré assez changeant dans ses réponses. On suit la piste d'abord coincée entre la falaise et une pente assez raide, où deux femmes en équilibre coupent à la faucille divers végétaux destinés au bétail. Le chemin est facile. A droite des terrasse, à gauche d'autres terrasses, sur les crêtes des villages de pierres ocres plus ou moins fortifiés, un pick-up bariolé, des ânes, un 4x4, deux 4x4, trois 4x4, quatre 4x4, cinq 4x4 pleins de touristes nous doublent avant de s'arrêter un peu plus loin, pour nous redoubler un peu plus tard, dans un nuage de poussière : ils n'ont vraiment rien de mieux à faire ! Pied droit, pied gauche, pied droit, pied gauche, des terrasses, des ânes, des villages, un 4x4, deux 4x4, trois 4x4, cette fois ce sont les nôtres, qui doivent nous attendre à Al Ajjahr.

Nous approchons d'Al Gaez (Photos). Au fond de la combe, au sommet d'un oued, de larges terrasses irriguées forment comme un jardin, qu'agrémente un bruit, exceptionnel, d'eau courante, une cascade dissimulée entre deux rochers derrière un arbre et près de laquelle se succèdent des femmes munies de récipients. De l'autre côté de la combe, des agames (sans doute des agama agama africana) prennent le soleil sur les rochers (Photos).

Au loin, la ville d'Al Ajjahr, terme du périple du jour (Panoramique, Photos). On longe le cimetière d'Al Ajjahr, assez animé car l'usage assez respecté veut que l'on se rende sur les tombes le vendredi. Entrée dans les faubourgs où, vendredi ou pas, de nombreux vendeurs tentent de nous attirer vers leurs étals de bijoux, de cartes postales, de pièces de monnaie censément anciennes... "Plaisir des yeux ! Plaisir des yeux !". La choukran. Visite de la vieille ville fortifiée. A l'extérieur des remparts, les quartiers juifs clairement démarqués de la ville musulmane, labyrinthe de ruelles parfois pavées, montant jusqu'à la maison de l'Imam, dont quelques fenêtres sont encore en albâtre, celui-ci ayant le plus souvent été remplacé par du verre. Redescente jusqu'à la porte de la ville où nous retrouvons une partie du groupe qui, retardée par les vendeurs, n'a pas suivi et insiste pour monter à son tour. Je reprends seule le sentier qui conduit aux faubourgs, ignore les vendeurs de babioles : toujours pas, choukran. Ne reste qu'à attendre les autres pour partir à Manakha où nous devons déjeuner dans le même funduk que mardi et, peut-être, peut-être même, s'il n'y a pas trop de monde, prendre une douche, rapide mais une douche quand même, dans une chambre libre. Ô luxe.

Arrivée à Manakha. Parce que nous avons traîné ou pour une autre raison, la douche promise s'est réduite un simple shampoing. Certains se plieront à cette nouvelle consigne, pas moi et je profite du balcon ensoleillé pour mettre à sécher ce qui doit l'être : en la matière, le soleil se révélera plus efficace que le brouillard. Déjeuner, cette fois arrosé d'une bière, non-alcoholic, bien sûr. Il y a peu de monde, surtout des japonais, dont une que je regarde avec effarement laisser sans réagir un chat s'emparer d'un bout de poulet dans son plat. Ils ont des usages curieux au soleil levant...

Départ en 4x4 pour le Djebel Bura. La route compte 162 virages, ceux qui sont malades en voiture sont prioritaires pour les places avants et, pour des raisons qui nous échappent, Nasr décide de bouleverser la répartition dans les 4x4. Mon chauffeur est donc dorénavant Abdoukarim, bon conducteur mais ni francophone, ni anglophone, ce qui limite considérablement les échanges. Longue descente le long d'un wadi (Photo), d'abord à sec, mais au fond duquel apparaît progressivement un courant d'eau pour finir assez large à défaut d'être profond. De part et d'autre, des plantations, de plus en plus nombreuses, tandis que les habitations se cantonnent plus haut, sur les rochers, afin de préserver les terres cultivables. La route à deux voies est en bon état et assez fréquentée. Arrêt impromptu à un endroit qui ne le permet guère. Accroché au rocher, un adenium attire l'attention de tous, je ricane : "tu parles d'un obesum !". Poursuite de la descente : partis de 2600m, nous sommes maintenant à 600m d'après l'altimètre du 4x4. La végétation a changé : bananiers, manguiers et même un arbre à pain remplacent caféiers et qât. Des vendeurs de mangues ou de bananes attendent au bord de la route, parfois des enfants d'une douzaine d'années qui tendent des sacs de fruits aux automobilistes, souvent aussi des personnes plus âgées, estropiées, assises sous un abri de paille rudimentaire.

Arrivée dans la plaine de la Tihama qui s'étend entre la mer rouge et la chaîne de montagnes qui, passant par Sana'a, barre presque tout le Yémen selon un axe nord-sud. Hors des villes, il n'y a plus de maisons de pierre mais des cases recouvertes d'un toit en paille de sorgho, assemblées en villages d'une dizaine d'habitations (Photo). L'air est troublé par un mélange de brume de chaleur et de poussière. Les sacs en plastique de toutes les couleurs se multiplient de part et d'autre de la route.

Arrêt à une station service un peu avant Bajil, le gasoil s'affiche à 60 ryals le litre. Première rencontre avec les Hell's Angels locaux : peu fréquentes sur les plateaux, les motos sont omniprésentes dans la plaine, surtout dans les villes où les motards se rassemblent en groupes plus ou moins importants (Photos). Les premiers que nous voyons posent fièrement à côté de leurs machines, dont les sièges, et souvent le réservoir, sont couverts de tapis bariolés, de peaux de moutons, voire de papier bulle et de scotch d'emballage. Toutes celles que nous verrons seront ainsi revêtues, parfois aussi de l'inévitable peau de panthère synthétique. Les coloris et matériaux sont plus ou moins heureux mais nous comprenons lorsque nos bras touchent par inadvertance le bord métalliques d'une portière des 4x4 que la visée est plus utilitaire qu'esthétique. Il fait chaud (32° au thermomètre du 4x4), le soleil tape, le siège et les pièces métalliques adjacentes seraient brûlantes, or les conducteurs ne portent le plus souvent qu'un marouaze, et bien sûr ni blouson, ni casque.

Traversée de Bajil : sur la rue principale, motos, voitures et camions se mêlent dans un indescriptible chaos, s'arrêtant en fonction des besoins puis tentant de se frayer un passage à grand renforts d'avertisseurs (Photo). Les piétons se faufilant entre les véhicules et la poussière omniprésente contribuent à accroître l'impression générale de complet désordre. Arrivés au milieu de la ville, à proximité d'un souk de produits alimentaires, Abdoukarim et Saleh font demi-tour et s'arrêtent quelques centaines de mètres plus loin à proximité d'un petit restaurant, où ils nous proposent de boire un tchaï, parfumé à la gardamone, excellent. Nous comprenons peu à peu que Nasr, Wada et Nour profitent du passage en ville pour renouveler les provisions d'eau et de nourriture, sans oublier les fruits, réclamés la veille par certains, et l'indispensable qât. L'attente se prolonge. A en croire les passagers du troisième 4x4, Nasr marchandait tout, achetant presque les fruits un par un et, à force de rechercher les moins chers, finissant aussi par prendre les moins beaux. Saleh regarde régulièrement sa montre, il reste de la route à faire, un campement à monter, la nuit tombe à 19h, prenant la direction des opérations, il décide le départ, sans attendre les autres qui, prévenus par téléphone, nous rejoindront plus tard.

Reprendre la direction du djebel Harraz sur quelques centaines de mètres, tourner à droite en direction du sud, quelques kilomètres de route, interrompus par un incompréhensible passage par un bout de piste : vise-t-il à contourner une zone de travaux ? s'agit-il d'un raccourci ? d'une pure et simple interruption de la route, comme cela arrive parfois au Yémen ? Mystère mais nous reprendrons ce même bout de piste à notre retour mercredi. Tourner à gauche. Commence la longue montée dans le djebel Bura par une route toute neuve et toute en virages, peut-être les 162 annoncés ce matin.

Arrivée tardive au lieu du campement, trop tardive : un groupe y a déjà impeccablement aligné une série de tentes kaki régulièrement espacées. On soupçonne des Allemands ou peut-être des Suisses. Nous les verrons le lendemain : ce sont effectivement des Allemands, accompagnés de quelques Suisses. Faute de mieux, nous nous installons sur les toits d'une maison située un peu plus bas et accessibles par un escalier très raide, aux marches irrégulières. Des plus costauds que moi se chargeront d'y transporter le matériel.

L'urgence est de monter les tentes. J'en attrape une de la même couleur que celle des nuits précédentes, repère un endroit plat, pas trop encombré et cerné de deux murs. Montage de la tente proprement dite avec Jacqueline, récupération du troisième arceau : horreur, ce n'est pas le même système que la 55, et nous n'avons aucune idée de la manière dont il faut agencer le double toit avec ce troisième arceau beaucoup plus court que les autres. Un peu plus loin, Christine et Anne-Marie pestent de même sur la tente qu'elles ont récupérée. Jacqueline les rejoint : c'est la 55 ! Hosanna ! Nous finissons de la monter, Anne-Marie et Christine récupère une troisième tente, Jean-Noël et Marie-Claude prennent possession de la première, avec son court arceau en vrac.

Toutes les tentes sont montées, sans aucun souci d'alignement, ni d'espacement régulier, celle de Philippe bloquant presque complètement le passage : telle est sans doute la seule conception qu'un groupe de Français accompagnés de quelques Belges peut se faire d'un campement (Photos). Luxe suprême, l'exploration de l'environnement immédiat révèle la présence de toilettes, dans lesquels le propriétaire demande qu'on ne jette pas de papier : qu'à cela ne tienne, nous y mettront un sac poubelle, conformément à l'usage adopté pour les occidentaux par les yéménites, qui pour leur part utilisent de l'eau.

Selon le GPS de Philippe nous sommes à 1200m, il fait moins froid et surtout moins humide que dans le djebel Harraz. La tente repas est inutile, on se retrouve sur les nattes pour le tchaï. Certaines proposent d'aider à la cuisine, au moins pour éplucher et couper les légumes de l'indispensable soupe. Les indications de Nour demeurent assez obscures : il est apparemment fondamental de couper en cinq mais quoi et dans quel sens, mystère. Nasr et Wada sont repartis en ville, pour faire la fête semble-t-il. Une tablette de chocolat termine le repas, les nombreuses lumières que l'on voyait dans la montagne se sont brusquement éteintes, il est temps d'aller dormir.

Un chien s'est installé entre les tentes. Peut-être est-ce celui de la maison, je le chasse tout de même et, sans grande illusion, roule malgré l'absence de brouillard mon sac dans son poncho : si le chien doit marquer son territoire, j'aime autant qu'il le fasse sur le poncho. Salut à Orion. Leila saïda.

* Si une bonne volonté sait de quoi il retourne, elle peut me contacter par le biais de legi-roll.

Samedi 29 décembre

Sabah al heir aux chauffeurs et indispensable café. Echos de la vie nocturne du campement : ce n'est pas un mais plusieurs chiens qui sont venus dans la nuit, pour se battre et déchirer les sacs poubelles imprudemment laissés à terre. Certains se sont levés pour les chasser, parfois à coups de pierres; les boules dans les oreilles, je n'ai rien entendu.

Découverte avec le jour du paysage qui nous entoure : de multiples habitations parsèment la pente assez raide et caillouteuse des montagnes mais, comme dans le djebel Harraz, elles se concentrent surtout sur les crêtes (Photos). Montée par la route jusqu'au départ de la balade du jour : les pentes qui de loin paraissaient intactes sont entièrement constituées de terrasses parfois juste assez larges pour contenir un unique rang d'une dizaine de caféiers ou de qât.

Dans le djebel Bura, l'usage exige que nous ayons un guide local, en l'occurrence prénommé Selim, un ami de Nasr, qui de ce fait peut le payer moins cher : 2000 ryals par jour, au lieu des 4000 usuels. Longue montée vers le djebel Azan, sur un sentier très raide, ponctués de rochers, qui serpente d'abord entre les terrasses puis entre les habitations. Très vite, nous rencontrons les allemands du camp kaki, que nous laissons courtoisement passer devant, le temps d'une pause et que nous retrouverons régulièrement pendant l'ascension : plusieurs sont francophones ou anglophones, j'ai quelques souvenirs d'allemand, ce qui permet d'échanger quelques mots mais quand même pas trop parce que ça grimpe. Pied droit, pied gauche, pied droit, pied gauche, main droite, pied droit, main gauche, main droite, prendre appui sur les deux bras pour soulager un peu les cuisses, pied droit, pied gauche, rocher, main droite, main gauche... (Photo) La prochaine fois, je songerai à préciser qu'aucune chèvre ne figure dans mon arbre généalogique ! Le rythme très lent de Selim permet néanmoins de monter continûment sans jamais se retrouver dans le rouge. Pied droit, pied gauche, rocher, main droite, les deux mains...

Arrivée dans un premier village et remise à la madrassa d'une partie des fournitures scolaires achetées à Bajil. Deux jours auparavant, Nasr avait lancé l'idée que chacun donne 500 ryals afin d'acheter collectivement des stylos, des cahiers, des taille-crayons... qui seraient ensuite donnés aux écoles. Défiante à l'égard des madrassa, souvent financées par l'Arabie Saoudite en vue de diffuser un Islam plutôt radical plutôt que de délivrer une véritable instruction, j'ai refusé de participer mais l'idée est bonne. Elle permet de fournir aux enfants le matériel nécessaire sans les encourager dans une mendicité un peu perverse. Qalam ! Qalam madrassa ! La première fois, à Shibam, je n'avais pas compris, lors de mon deuxième voyage, j'avais apporté des stylos mais la réitération mécanique, parfois agressive, de la demande m'a dissuadée de recommencer : la qalam ou, lorsque j'ai le mien à la main, bita'aï (c'est le mien), ou encore, sur un ton très sec, salam, histoire de leur rappeler qu'ils pourraient commencer par dire bonjour. Quand ils ne crient pas qalam !; c'est soura ! (photo), parfois hurlé à une distance qui le prive de toute pertinence, ou répété en cœur ad libitum d'une voix de plus en plus perçante. Ils ne devaient pas retourner à l'école aujourd'hui ces mômes ? La soura et les qalam sont à la madrassa, ouste !

Les autres sont partis visiter l'école et accomplir leurs bonnes œuvres (Photo), je me hasarde à l'écart de la ruelle principale. Rencontre d'une petite fille aux yeux étrangement bleus, puis de sa sœur âgée d'une douzaine d'année, très jolie avec ses yeux également bleus, à qui je remets un des échantillons d'eau toilette dont je suis toujours pourvue, en lui expliquant par gestes le sens et le mode d'emploi de l'objet.

Poursuite de la montée : nous passons de village en village, pied droit, pied gauche, un rocher, les mains, les pieds. Dernier raidillon, nous rejoignons les allemands, chacun monte à son rythme, tous groupes confondus. L'honneur est sauf : trois français sont arrivés les premiers au sommet. Avoir le triomphe modeste. Ne pas fredonner le Chant des Partisans. L'amitié franco-allemande peut toujours servir.

Long arrêt, entre ombre et soleil, sur la place du dernier village (Photos). Petite pensée pour ceux qui se pressent dans les magasins bondés afin de préparer le réveillon. Les femmes portent ici une robe noire sur un pantalon noir, l'un et l'autre rehaussés de bandes brodées en rouge et or. Certaines ont le visage voilé, parfois intégralement au point qu'on ne voit pas leurs yeux, mais pas toutes : tandis que dans le nord, le voile (ou niqab) est obligatoire, c'est ici selon Nasr une affaire de choix personnel. Toutes en revanche, y compris les fillettes, portent une écharpe blanche d'une vingtaine de mètres, enroulée autour de la taille, afin sans doute de protéger les hanches sur lesquelles elles portent des bidons d'eau, des enfants, coiffés d'une curieuse cagoule en pointe (Photos), des récipients divers... Si cette écharpe est une spécificité locale, c'est néanmoins partout au Yémen qu'à défaut d'ânes, ce sont les femmes qui portent, le plus souvent sur la tête, les charges de bois, de paille d'orge ou de sorgho, de fourrage et surtout l'eau (Photos).

Les Allemands sont repartis, un homme arrive avec du tchaï, un autre avec une robe et des foulards. Marie-Claude se laisse déguiser à la mode du djebel Bura. Grand succès sur la place, auprès des hommes, mais aussi des femmes qui assistent assez nombreuses à la scène. Elle achète la robe, Nicole achète un grand foulard rouge et jaune. Je procède à la distribution de mes inévitables échantillons, les proposant d'abord aux plus âgées, réticentes, puis à défaut aux plus jeunes qui les prennent, pour les donner aux plus âgées, qui cette fois s'emparent. Va comprendre.

On quitte le village pour gagner la crête et les tours de guet (Photos). Nouvelle grimpette entre les rochers et les cailloux. Arrivée au bas de la première tour qui domine le sentier de trois ou quatre mètres, un des Allemands installé avec son pique-nique nous indique le sentier pour monter au sommet, une terrasse, idéale pour s'arrêter et où les autres Allemands et Suisses associés, bien que très amicaux, occupent déjà tout l'espace. Philippe et moi continuons à suivre le sentier, entre deux pentes assez raides, parsemées de cailloux, de rochers et d'épineux plutôt féroces, jusqu'à la seconde tour à l'autre extrémité de la crête : entre les cactus et les éboulis, l'endroit se prête mal à un arrêt pique-nique mais nous avons repéré au passage un autre endroit, plat et dégagé au milieu de la crête (Photos).

Les autres arrivent, nous indiquent que l'on doit manger plus bas, parce que certains sont trop fatigués pour continuer à monter, on les convainc du caractère idéal de notre emplacement et de la brièveté du trajet qu'il reste à accomplir pour les derniers. Tout le groupe finit par arriver, le plat à salade est sorti, chacun s'installe pour déjeuner, à l'exception de Christine qui, les intestins rebelles depuis le matin, a préféré s'allonger en contrebas pour se reposer.

Un cri. Jacqueline s'est levée : "Christine ! Elle est tombée !". Je bondis, avec un sentiment glacial, franchis les rochers, dévale la pente. Nasr et Selim m'ont devancée. En voulant nous rejoindre, Christine a trébuché et fait une chute d'une vingtaine de mètres au milieu des cailloux, des rochers et des épineux. Elle est assise, soutenue par Nasr, qui lui a bandé le front avec sa chemise. Elle est consciente, avec de multiples contusions au visage, aux mains, aux bras et aux côtes. Exceptionnellement, il n'y a dans le groupe aucun médecin, ni aucun représentant d'une quelconque profession médicale, seulement ma petite formation de secouriste, que je dois refaire dans une dizaine de jours. Christine ne manifeste aucun signe de confusion, apparemment rien de gravissime : elle parle, sourit même et se plaint principalement des épines enfoncées dans ses mains et un peu de son poignet. Je lui reposerai un peu plus tard des questions sur sa mémoire et l'état de son champ visuel : RAS, vues les conditions de sa chute, elle s'en est bien sortie. D'autres sont arrivées avec de l'eau et des mouchoirs. Commencer par nettoyer le sang pour y voir un peu quelque chose, en ôtant au passage le gros des épines. Les deux plaies du front saignent beaucoup mais rien de très inquiétant. Après avoir faire taire assez vertement Marie-Claude qui enchaîne phrase après phrase sans discontinuer, je tente de rassurer Christine en lui décrivant l'état de son visage : deux plaies verticales au front de deux à trois centimètres de long, dont une pourrait mériter des points de suture, un coup au nez, qui ne paraît pas cassé, un autre à la mâchoire, à quoi s'ajoutent les éraflures aux mains et la douleur aux côtes et au poignet.

Soutenue par Nasr, elle remonte jusqu'à l'esplanade où sont restés les sacs. Nettoyage un peu plus élaboré des plaies avec des lingettes antiseptiques que me tendent les uns et les autres. Improvisation d'un pansement pour le front avec une compresse et une écharpe, un miroir pour qu'elle puisse contempler son look de baroudeuse. Après un temps de repos, il faut songer à repartir. Nasr a prévu de regagner la route en coupant au plus court et de téléphoner aux chauffeurs dès que possible, afin qu'une voiture puisse prendre Christine dès notre arrivée, mais il reste tout de même deux ou trois heures de descente à faire à pied dans un sentier toujours plein de cailloux, de rochers et de féroces épineux (Photo).

Philippe a pris le sac de Christine, qui a trop mal au poignet pour prendre son deuxième bâton mais peut marcher. En un premier temps, Nasr commence par essayer de la soutenir mais le terrain s'y prête mal, il vaut mieux qu'elle marche seule. Jean-Noël et moi nous relayons à marcher juste devant elle pour qu'elle puisse se rattraper à nous en cas de chute, si possible en criant avant. Longue descente par le sentier, ralentir après chaque bloc de rocher pour s'assurer que Christine ne trébuche pas, chercher les passages les moins difficiles, les moins glissants, les moins instables... Elle a de plus en plus mal au poignet et Nasr s'empare du keffieh de Selim pour lui mettre le bras en écharpe. Je m'interpose : vue la difficulté du chemin, il n'est pas question de fausser son équilibre et ses possibilité de récupération en lui immobilisant un bras.

On continue. Pied droit, pied gauche, un rocher, s'arrêter, repartir, éviter un passage gravillonneux, descendre encore. Arrivée à une arche de pierre naturelle, où un adolescent assis à l'ombre, sans personne alentours, propose de nous vendre une botte de qât. Selim et Nasr sont amateurs et j'en profite pour bander le poignet, assez enflé, de Christine avec le keffieh de Selim. Entrée dans le village de Al Mahaba par un raidillon assez acrobatique. Nasr y soutient Christine, tandis que je prends de l'avance derrière Selim, puis derrière un gamin en claquettes cassées, qui nous guide dans les ruelles. Je parviens à faire comprendre à Selim que, si l'on passe devant une boutique vendant des sandales à sa taille, je lui en achèterai, on n'en trouvera pas. Arrêt devant une boutique qui, à défaut de claquettes, vend des boissons gazeuses réputées pour leur caractère énergétique. Arrivée à la route (Photo) où Saleh attend avec son 4x4 pour reconduire Christine et Anne-Marie au campement.

Nous arrivons un peu plus tard. - Taban ? Fatiguée ? - Chouaïa, quand même. Quelqu'un est passé au campement des Allemands pour demander si, par hasard, il n'y aurait pas un médecin parmi eux. Elle arrive un peu plus tard et examine Christine. La discussion se fait en anglais, les blessures à la tête ne l'inquiètent pas particulièrement, tout au plus suggère-t-elle des points de suture pour le front, elle est plus réservée concernant le poignet : peut-être s'agit-il d'un simple hématome mais une fracture n'est pas exclue. Départ de Nasr, Wada, Anne-Marie et Christine pour Bajil : avec un peu de chance, il y a un hôpital avec un appareil de radio, à défaut, Wada assure qu'il y en a un à Hodeida, qui se trouve un peu plus loin. Ils comptent également en profiter pour réparer un pneu crevé la veille, reste à espérer qu'ils ne conduiront pas le pneu à l'hôpital et Christine à la station service.

En attendant leur retour et puisqu'il ne fait pas trop froid, décrassage à l'eau, dans une bassine empruntée à Nour, avec shampoing et rinçage des chaussettes dans la foulée, puis installation avec mon sac comme dossier, pour lire à la frontale, dehors : le luxe après le froid du djebel Harraz. La chaleur, ou du moins la douceur car on supporte bien une polaire, néanmoins se paiera : je serai dévorée durant la soirée et la nuit par des bestioles qui piquent, alors que les moustiques, virtuels porteurs de paludisme nécessitant un traitement ad hoc , ne sont pas attendus avant le surlendemain dans la Tihama.

Un peu après 19h, je me décide à rejoindre les autres, Philippe m'a gardé le fond de la bouteille de Whisky, qui nous aura tout de même assuré trois apéros, à onze, notre consommation est encore très raisonnable. Pendant le dîner, retour de Christine vers 20h30 : le premier hôpital était fermé, son propriétaire étant mort la veille, ils sont allés au second, où une radio a révélé une fracture simple du radius et Anne-Marie nous décrit le fonctionnement standard des hopitaux yéménites. Avant chaque acte, le médecin ou l'infirmière donne un bon au patient ou à son accompagnateur, afin qu'il aille régler, d'avance, le coût du soin : Anne-Marie qui a assuré l'intendance a calculé que l'ensemble était revenu à une vingtaine d'euros, dont la facture sera dûment envoyée à l'assurance. Les soins bénins, nettoyages des petites plaies..., sont prodigués dans une salle commune, pleine de gens à la destination incertaine : patients, accompagnateurs, soignants, visiteurs... Le plâtre en revanche, un plâtre canal historique, en vrai plâtre, très lourd, a été posé dans une petite salle adjacente. Aucune évacuation n'a été envisagée, Christine elle-même ne l'ayant pas demandé. Aucun point de suture n'a non plus été proposé, ce qui n'est pas forcément à regretter, les normes des hôpitaux yéménites en matière d'asepsie n'étant pas les plus élevées. Après son retour en France, Christine fera remplacer son plâtre par un autre en résine et une nouvelle radio révélera trois côtes cassées.

Fin du dîner. Chacun regagne ses pénates. Salut à Orion, fidèle au poste. Leila saïda.

Dimanche 30 décembre

5h du matin, mon oreille gauche a perdu sa boule protectrice et tient à me faire savoir qu'un chien gratte indéfiniment une toile de tente. Je me résous à sortir, vois le chien, le vire avec toute la hargne que confère un réveil impromptu, croise Saleh au retour, grogne un kalb explicatif et retourne en maugréant dans mon duvet. 7h00, réveil plus motivé par la promesse d'un café imminent. Un morceau du double toit de la tente de Christine et Anne-Marie est couvert de traces de pattes, le coupable s'est gardé de revenir.

Tentes démontées et mises à sécher, les chaussettes rincées la veille sont encore bien humides, elles passeront une partie de la journée accrochées à mon sac par deux pinces à linge : très seyant. Remontée en 4x4 jusqu'à Al Mahaba pour la balade du jour. Selim monte avec nous mais accroché à l'extérieur. Interdite de balade à l'unanimité, Christine est restée au camp (Photo). La route est neuve, à peine cinq ans, mais déjà passablement défoncée par les éboulements liés aux pluies de l'été : à défaut de travaux, qui semblent à peine commencés, elle sera coupée à la prochaine mousson. Certaines pentes sont particulièrement raides et je m'inquiète vaguement du risque de basculer en arrière. Hervé me rassure : c'est précisément afin de prévenir tout accident de ce type que le moteur est situé à l'avant.

Arrivée à Al Mahaba. La route s'arrête là. Je trouve moyen de m'esquinter la jambe sur le marchepied du 4x4 : bel hématome en perspective. Montée à pied par la piste jusqu'à un gros village surmonté d'une caserne, qui domine toutes les vallées alentours. Nous y retrouvons les Allemands, il y a du monde dans les rues, plutôt larges en regard des ruelles des villages traversés la veille. Passage de l'autre côté, des femmes ne cessent d'aller et venir avec des bidons calés sur l'épaule ou la hanche. Curieuse, je commence à les suivre et, me voyant hésiter, deux d'entre elles m'invitent à continuer jusqu'à la citerne, située à une centaine de mètres. C'est le royaume des femmes. Presque toutes ont ôté leur voile et beaucoup arborent un troisième œil qui, selon Nasr, n'a de finalité qu'esthétique. Dans la citerne elle même, à laquelle on accède par un petit escalier, leurs discussions font un bruit de cour de récréation. La barrière de la langue réduit les échanges et je sors un des paquets de biscuits, dont je me suis chargée pour le pique-nique. La distribution manque pour le moins de maîtrise : je ne parviens pas à empêcher la première, un peu plus âgée et très autoritaire, d'en prendre six, une deuxième d'en prendre quatre, puis en accord avec une autre impose un biscuit chacune.

Je croise au retour d'autres membres du groupe et dissuade les représentants de la gente masculine de poursuivre : leur présence ne pourra qu'être gênante; les femmes en revanche sont les bienvenues. Les autres se sont installés dans un mafraj pour un tchaï (Photo). Une télévision est allumée, Nasr zappe jusqu'à trouver une chaîne francophone, TV5 Monde, qui nous apprend que la neige est tombée au Québec, à la grande joie des amateurs de sports d'hiver qui s'expriment devant la caméra. Nous sommes contents pour eux mais demandons à Nasr de revenir sur une autre chaîne, n'importe laquelle mais pas francophone et si possible de baisser le son. Une discussion s'engage avec Anne-Marie sur la fermentation malo-lactique qui, découverte après la deuxième guerre mondiale, a permis d'améliorer notablement la qualité des vins rouges et tout particulièrement des Bordeaux (Bonus culturel : fermentation malo-lactique). Une autre menée en parallèle par Sophie porte sur les céramiques et leur capacité à piéger l'iode, éventuellement radioactif. Toutes conversations d'une très haute tenue donc mais il n'en faut pas moins repartir : notre petite heure de marche sur la piste ne saurait suffire à remplir notre quota journalier de randonneurs.

Passage à la madrassa pour distribuer des fournitures scolaires, les taille-crayons ont beaucoup de succès, nous aussi et tous les cours s'interrompent les uns après les autres : toutes mes excuses rétrospectives aux enseignants qui ont dû nous maudire (Photos). A une cinquantaine de mètres, Nasr désigne un espace plat, où pourrait être monté le campement du soir, une installation directement sur les toits de l'école pouvant également être envisagée. Jacqueline et moi repérons les restes d'une habitation, qui auraient le mérite de nous protéger un peu des regards car nous sommes assurés de constituer le spectacle au moins des enfants, ce qui n'enchante personne.

Descente dans les cailloux vers un autre village (Photo), peu éloigné, ce qui nous incite à faire des pauses qu'aucune fatigue ne justifie. Des garçons d'une dizaine d'années reviennent de l'école, l'un d'eux me montre son cahier d'anglais. Je lui adresse les questions que j'y lis : do you like banana ? Expression vaguement interrogative puis mime de satisfaction. Do you like Fatima and Ali ? J'interroge alentours : who is Ali ? Eclat de rire des copains, qui ironisent sur cette amitié ou absence d'amitié supposée pour Ali ou Fatima. Le niveau reste très élémentaire et, de manière générale, les enfants ne semblent retenir de leurs cours d'anglais que deux questions : where do you comme from ? et what's your name ? avec les réponses.

Arrivée au village situé sur une étroite bande rocheuse. Mon vocabulaire s'enrichit d'une nouvelle expression : ma fich, je n'ai pas, que j'aurai l'occasion d'utiliser à d'innombrables reprises avant la fin du séjour et qui remplacera avantageusement mon la (la qalam, la soura) : ma fich qalam, ma fich soura, ma fich flous, ouste ! Le déjeuner est prévu dans la première maison mais pour plus tard, le temps d'installer le mafraj. Anne-Marie reste dans la cuisine avec les femmes pour préparer les galettes de pain, les meilleures, parce que toutes chaudes, que nous mangerons. Je ressors pour visiter le village. Deux jeunes femmes sont sur le seuil de la maison suivante, je leur offre mes indispensables échantillons, elles me couvrent en retour d'un parfum à la citronnelle : reste à espérer qu'il est au moins efficace contre les bestioles, qui se sont largement nourries de ma personne durant la nuit.

Je tente de poursuivre, un gamin me barre le passage et m'oriente vers une impasse. Retour en arrière. Un bruit de chute de pierres me fait bondir : un muret s'est effondré sous le poids d'une fillette qui a sauté à temps. Pas de casse. Ce serait gentil de me ménager, je pourrais avoir le cœur fragile. Poursuite de la visite, l'opposition du gamin était un malentendu : c'est chez lui que nous mangeons et il pensait que je m'étais perdue. Passage entre deux murs pour accéder à une esplanade devant la mosquée. Un autre gamin muni d'une craie trace des lettres latines dans le désordre sur un rocher, puis me demande mon nom. Je l'écris sur un autre rocher, en écriture latine, puis en transcription arabe et rend la craie. Le gamin essaie d'écrire le sien en écriture latine, d'abord de droite à gauche, bien tenté mais c'est pas ça, puis de gauche à droite : Mahmoud. L'exercice se poursuit avec l'écriture du prénom de Philippe, pas facile avec le ph, et sa transcription arabe, que Mahmoud commence à lire qil : ce n'est pas un qaf, c'est un fa, comment ça mon point est mal fait ?! (Bonus : alphabet arabe)

Entre temps Marie-Claude s'est fait inviter dans une maison et nous interpelle de la fenêtre. Dans la pièce se trouvent une femme assez âgée et sa fille, apparemment très jeune, qui porte un enfant d'au moins deux ans dans les bras. Aucune des deux n'est anglophone, ni a fortiori francophone, mes quinze mots d'arabe ne sont précisément que quinze, on établit laborieusement les liens, ou l'absence de liens, de parenté en buvant un tchaï. La plus âgée indique par gestes qu'elle a mal aux genoux, ce qui vu le terrain et les charges généralement portées n'a sans doute rien d'étonnant : je lui donne un comprimé de paracétamol, c'est inoffensif, tout au plus la soulagera-t-il un peu et provisoirement, mais je ne suis pas médecin. Un homme âgé nous rejoint et nous propose un café, yéménite, fait avec de l'écorce de café et parfumé à la gardamone, Marie-Claude accepte, je refuse poliment : beurk. Il est temps de repartir, après distribution d'échantillons de remerciement.

Pique-nique dans le mafraj en compagnie de deux femmes de la maison, Nasr et Selim déjeunent avec les hommes dans une autre pièce. Emergence d'une nouvelle polémique concernant le programme des jours à venir. Nasr a déclaré à certains que nous camperons deux nuits près de la madrassa du premier village. L'endroit déjà ne nous enchantait guère pour une seule nuit. La perspective d'en passer deux suscite une une nette opposition, qui se radicalise lorsque Christine la Belge, sortant le programme envoyé par Terdav, relève que nous sommes censés passer la nuit suivante au bord de la Mer Rouge. De plus il y est question d'une "forêt primitive", dont nous ignorons tout mais qui, sur le papier au moins, paraît idyllique. D'autres sortent leur programme pour vérifier ce qu'il en est, Philippe monte au créneau, suivi de Marie-Claude, qui reprend en boucle l'ensemble des griefs évoqués. En parallèle, la décision est prise avec Anne-Marie d'aller poser la question à Nasr. Le programme que lui a remis l'agence locale est resté dans un 4x4 mais il nous assure que l'arrivée au bord de la Mer Rouge n'est prévue que pour le surlendemain. Certains s'énervent, poursuivent la polémique et la poursuivront durant tout le trajet du retour mais elle reste impossible à trancher tant que l'on n'a pas retrouvé les 4x4 et le programme de Nasr. Tout au plus peut-on dresser un calendrier récapitulatif qui servira ensuite de point de comparaison.

Retour par le même sentier qui descendait à l'aller et monte évidemment au retour. Bref arrêt près de la madrassa, où nous devions initialement attendre les 4x4, et reprise de la polémique toujours impossible à trancher. "Ne veuille pas que les choses arrivent comme tu le veux, veuille qu'elles arrivent comme elles arrivent et tu seras heureux" (Epictète) Traversée du village. Descente de la piste jusqu'à un autre village, où Nour et les chauffeurs passent le temps dans un mafraj tandis que Christine dort dans une autre pièce. Récupération du programme de Nasr et confrontation avec le nôtre. Il y a bien une divergence, une nuit supplémentaire dans le djebel Bura, qui entraîne un décalage et la suppression de la dernière nuit à Sana'a prévue dans le programme de Terdav. Pendant que d'autres pestent et s'énervent, je pars faire un tour dans le village et teste mon tout nouveau vocabulaire avec une fillette :

- Soura ?

- Ma fich soura.

- Qalam ?

- Ma fich qalam.

- Bouneboune ? (bonbon ?)

- Ma fich.

- Ma fich koul.

- Ma fich koul.

Retour sur la terrasse où se trouve les autres membres du groupe, puis dans le mafraj où je pointe avec Nasr les divergences précises entre les deux programmes et lui résume nos doléances : d'une part et dans la mesure du possible passer la nuit de lundi à mardi au bord de la Mer Rouge, d'autre part ne pas camper près de la madrassa, les terrasses de la maison où nous nous trouvons constituant une option acceptable et peut-être la meilleure pour Christine qui émerge à peine de sa sieste.

Coup de téléphone à l'agence de Sana'a, les noms propres me permettent de suivre plus ou moins la discussion, le problème se résout, notre programme l'emporte, si ce n'est qu'au lieu de passer la dernière nuit à Sana'a, nous la passeront à Kawkaban, un village fortifié situé à une trentaine de kilomètres, que je verrai donc pour la troisième fois. Tamam. Reste la question de la nuit prochaine. Tout le groupe tient pour acquis que nous la passerons sur place quand Nasr, initialement très réticent, en raison de la présence de singes chapardeurs, annonce que nous dormirons près de la "forêt primitive", objet de tous les fantasmes surtout après la mention des singes.

On descend la piste à pied jusqu'à Al Mahaba où nous reprenons les 4x4. Les raidillons montants de l'aller sont maintenant descendants : le moteur a-t-il été mis à l'arrière pour prévenir tout risque de bascule vers l'avant ?

Arrivée dans la plaine, tourner à gauche, longer le djebel Bura sur quelques kilomètres, tourner encore à gauche en direction de la forêt et chercher un lieu de campement. Tandis que Nasr est parti à pied au village le plus proche pour négocier un emplacement, Saleh désigne un endroit tout à fait correct. La nuit tombe, il est urgent de monter les tentes. Jacqueline et moi formons maintenant une équipe parfaitement rodée : repérer un endroit plat et dégagé, pas trop près des 4x4, le dépierrer, éliminer à l'opinel les machins qui piquent, méchamment, tandis que Jacqueline va récupérer la 55, montage, récupération des matelas roses puis des sacs. Quand Nasr revient, le campement est monté, avant la nuit.

Poursuite de l'arrachage systématique à l'opinel des machins qui piquent autour du coin cuisine. Saleh a une autre technique : il les broie à coups de pierre. Je suggère l'utilisation de la jambia mais elle n'est apparemment pas destinée aux travaux agricoles. Des cris d'animaux non-identifiés résonnent autour de nous.

Tchaï, des pistaches ne restent que les plus impossible à ouvrir. Couper les poivrons et les oignons, sans oublier de les éplucher (!), ni d'en enlever l'éventuel cœur vert, insistent certains. La température justifierait de rester en tee-shirt et d'inaugurer le pantacourt. N'ayant pas prévu de commencer le traitement de Malarone avant ce soir et bien qu'ayant déjà été bien dévorée dans le djebel Bura, j'opte pour des manches longues et garde le pantalon, brun de poussière accumulée.

Christine fait une vague apparition pendant le dîner mais elle est incapable d'avaler quoi que ce soit. Peut-être un effet des antalgiques ou de son traitement anti-paludisme, connu pour entraîner ce type de désagrément. Elle retourne se coucher. Ça fait 24h qu'elle n'a rien mangé, rien de très inquiétant encore mais il ne faudrait pas que cela dure trop longtemps. La douceur de la nuit incite à prolonger la soirée. J'insiste pour que l'on finisse ce soir la deuxième tablette de chocolat, qui risque de ne pas résister à la chaleur du lendemain : Sophie se dévoue avec une remarquable abnégation.

Salut à Orion. Peu désireuse de me mêler une nouvelle fois à la vie nocturne du campement, je menace mon oreille gauche des pires sévices en cas de nouvelle perte de sa boule protectrice. Leila saïda.

Lundi 31 décembre

Un café m'humanise progressivement tandis que, comme tous les matins, les chauffeurs nettoient consciencieusement les 4x4, bien éloignés de la tendance parisienne consistant à en maculer la carrosserie pour faire croire à une vie de baroudeur. Démonter les tentes, normalement pour la dernière fois, elles ne sont même pas mouillées. L'une après l'autre, deux bandes de babouins, guidée par un mâle reconnaissable à sa crinière grise, descendent de la montagne pour gagner un point d'eau invisible du campement. Il paraît que des adeniums poussent un peu plus loin. Les adeniums sont faméliques, pas de quoi s'extasier même si l'un, tout en fleurs, sauve un peu la mise (Photos). Au retour, j'adresse un signe amical prudent à un homme armé d'une kalachnikov, qui me sourit en retour.

Hormis les militaires qui gardent les postes de contrôle, c'est le premier que je vois cette année ainsi armé, alors qu'en février 2006, il m'avait semblé que presque tous les hommes, parfois même les adolescents, portaient ostensiblement soit une mitraillette, soit au moins un fusil. En 2002, le nombre d'armes en circulation était estimé à 60 millions, soit trois par habitant mais depuis deux ans une politique de réduction des armes a été engagée sur la base d'un double constat : d'une part, les armes à feu font des milliers de morts par an, soit dans le cadre de vengeance, soit par accident, et elles donnent aux touristes ou aux investisseurs étrangers une très mauvaise image du Yémen. En 2006, ce sont des cheikhs qui, au niveau local, ont commencé à interdire le port d'armes dans leur village et incité à limiter leur utilisation dans le cadre des cérémonies religieuses ou des mariages; incitation apparemment efficace, puisque dans les nombreux mariages que nous verrons jeudi, les salves traditionnelles ont été remplacées par des pétards. Le gouvernement a pris le relais en août 2007 en décrétant l'interdiction des armes à feu dans les grandes villes à dater du 1er septembre et en engageant des opérations de confiscation prévues en deux temps : entre juillet 2007 et mars 2008, dédommagement des propriétaires d'armes confisquées, après mars 2008, confiscation pure et simple (Bonus : articles du Yemen Observer sur cette question : 2006, 2007, 2008; article du Yemen Times sur le principe de compensation).

Départ en 4x4 pour la fameuse forêt primitive, protégée, du djebel Bura (Photos). De part et d'autre de la piste, des abris rudimentaires constitués d'un toit de paille, couvrant trois lits de sangle autour d'une petite table attendent les promeneurs. Arrêt dans la perspective d'une courte balade. Il est 9h15. "- Vous avez une demi-heure. - On revient à 10h. - OK". Après quelques mètres sur la piste, les autres bifurquent pour remonter un wadi.

Je continue la piste qui trop rapidement devient route et avise un souvenir de sentier. Je me faufile sans trop de dommages entre les trucs qui piquent (le pantacourt n'était peut-être pas une bonne idée !) et rejoins les autres au fond du wadi, parsemé de jolis cailloux roses, incrustés de mica. Ne pas ramasser tous les jolis cailloux, c'est lourd après dans le sac. D'un autre côté, comme depuis le début du séjour, je n'ai ramassé qu'un bout de falaise noire et un fragment d'ophiolite, il ne faudrait pas non plus que le sac du retour soit trop léger, allez encore un petit tout blanc. Escalader un rocher, en contourner un autre, jouer au cabri dans les cailloux. Passage devant un très très vieux figuier au tronc côtelé que Philippe photographie. Il est vaguement question de redescendre. Je vais jusqu'au prochain tournant. Au suivant je m'arrête. Un oiseau non identifié se laisse admirer : de la taille d'un petit merle, tête noire surmontée d'une petite huppe, ventre également noir, dos brun prolongé d'une longue queue brune, une bande blanche sur les ailes. Un peu plus loin, le wadi semble s'élargir. Je monte encore, fausse impression. On m'appelle, cette fois il faut vraiment faire demi tour. Redescente rapide, je double Sophie, Christine la Belge et deux ou trois autres encore sur la piste : j'aurai pu continuer encore un peu ! On aurait surtout pu consacrer la journée de la veille à descendre ce wadi plutôt qu'à faire un aller et retour entre deux villages d'un intérêt limité. "Ne veuille pas que les choses arrivent comme tu le veux, mais veuille qu'elles arrivent comme elles arrivent et tu sera heureux".

Retour aux 4x4 et à la configuration initiale bouleversée vendredi : au volant Saleh, à côté de Nasr et Nour, à l'arrière, Hervé, Nicole et moi. On s'engage dans la plaine, plus ou moins arborée (Photo). Culture dominante : maïs et sorgho, dont la paille est rassemblée en meules coniques. Beaucoup d'ânes sur la route, le plus souvent montés par des femmes aux foulards multicolores, un grand, chalma (j'en veux un !), recouvrant un autre plus petit, magrama. Au milieu des champs, des dromadaires sont rassemblés sous des arbres, nous n'en verrons aucun monté ou bâté (Photo). Quelques hérons garde-bœufs ne gardent rien.

Arrivée à Bayt al Faqih, littéralement "la maison des lettres", ville assez importante qui se signale d'abord par les lampadaires très design qui ponctuent le terre-plein central : deux croissants de lune, légèrement aplatis, fixés dos à dos après une rotation verticale à 180° de l'un des d'eux (Photo). La ville est surtout réputée pour son souk datant du 18ème siècle où nous nous rendons donc inévitablement (Photos). "- Where do you comme from ? - Fransa. - Zidane (var. Zizou)". Il reste une valeur sûre mais : "Zidane finish ? - Aioua, ça me dit quelque chose. - Barthez, finish ?" J'avoue n'en rien savoir, non plus que des équipes de football espagnoles et laisse le soin aux spécialistes d'établir les mérites respectifs des clubs de Barcelone et d'ailleurs. Chirac, qui bénéficie d'une assez bonne image, est parfois aussi mentionné mais non notre omniprésident actuel, sauf par Nasr qui ironise; on vous le donne si vous voulez. Un colonel de l'armée yéménite que nous rencontrerons demain, nous confirmera que les Français sont en général assez bien vus, à la différence des Américains, surtout depuis le début de la guerre en Irak, et des Anglais, qui ont laissé quelques souvenirs sanglants, en particulier dans le sud. "- Yemenii, Fransii, sadiq (amis)".

Achat de chalma au mètre (400 ryals), de futah pour certains. Tandis qu'ils finissent de négocier sous la direction de Nasr, un aveugle guidé par un enfant s'est approché, se colle presque à nous, en particulier à Christine, qui se sent toujours aussi nauséeuse. On repart quand elle s'est un peu remise. Passage devant l'échoppe d'un médecin, spécialisé dans la pose de ventouses, une spécialité locale, destinées au traitement des rhumatisme et qui constituent une spécialité locale. Visite rapide d'une mosquée, la tête obligatoirement couverte pour les femmes. Très sobre, seul l'intérieur du dôme est décoré et entouré de lampes très ouvragées (Photos). Il est bientôt midi, l'heure de la prière, nous sortons rapidement. Passage devant quelques très belles maisons, dont les façades, agrémentées de terrasses et de balcons, tranchent avec la verticalité uniforme des habitations des montagnes.

Retour sur la route, entre des champs de petits bananiers, sur lesquels sans doute poussent les petites bananes, que nous avons mangé depuis le début du séjour. Arrêt dans la ville suivante. Un regard sur deux moulins à huile de sésame, entraîné chacun par un dromadaire, les yeux masqués par deux gamelles métalliques, afin d'éviter qu'il ait le vertige (Photos). Déjeuner dans un restaurant : du poulet rôti et même un dessert, des galettes de pain découpées en copeaux à l'aide d'une lame tournant au fond d'un seau en plastique, puis mélangées avec du miel et des graines de sésame. Le manche de certaines cuillers est décoré d'inscriptions en écriture que Nasr qualifie d'algébrique (peut-être au sens étymologique de transformée) et qui est en fait de l'écriture sudarabique : elles me plaisent bien, j'achète la mienne pour 200 ryals. Luxe suprême : se laver les mains, dans un lavabo, avec du savon, avant et après le déjeuner.

Poursuite de la route vers le sud, je suis sur le côté droit, en plein soleil. Il fait chaud. Les bananiers ont laissé la place aux manguiers et aux pêchers. Arrêt à Zebid (ou Zabid), capitale du Yémen au 14ème siècle et classée au patrimoine mondial de l'humanité depuis 1993. Entrée dans la forteresse, les murs sont constitués de petites briques brunes et percés d'ouvertures surmontées d'un fronton blanc. L'enceinte abrite plusieurs bâtiments en cours de restauration, le palais de l'Imam, tout en hauteur, une mosquée et un hammam, ainsi qu'un musée (Photos). Départ de Zebid au terme d'une visite expéditive, injuste ou frustrante en regard de la richesse architecturale décrite par les guides : à force de protestations, Anne-Marie obtiendra que nous nous y arrêtions de nouveau demain.

Nouvel arrêt pour renouveler la provision de qât. Je tourne dans le souk et trouve un des foulards que portent les hommes de la région, made in china, 600 ryals, le bon prix selon Nasr. "- Where do you come from ? - Fransa - Zidane - Aioua. Yemenii, Fransii, sadiq." Plus encore que dans le souk de Bayt al Faqih, la quasi absence de femmes est frappante : les seules présentes sont des mendiantes accompagnées d'enfants.

Poursuite de la route, toujours vers le sud, toujours au soleil. Le paysage devient aride. Les champs ont laissé la place à de longues étendues de sable ou de poussière, ponctués de quelques buissons ou d'arbres déformés par le vent. Tourner à droite au milieu de rien. Soulagement : c'est Hervé qui récupère le soleil. Tourner à gauche, toujours au milieu de rien, quelques centaines de mètres : une pancarte annonce Moka Marine.

Situé à proximité d'Al-Khokha, le Moka Marine est ensemble de petits bungalows bruns, incluant chacun deux chambres de deux personnes, une douche, des toilettes et une terrasse, enclose de murs pare-vents et meublée de deux canapés. Malgré le vent, assez fort l'après-midi, il fait doux, l'endroit est agréable, avec des allées très entretenues, des parterres entourés d'une ligne de briques blanches posées de biais, des paillotes et des mafraj, où sont déjà installés quelques touristes, italiens pour la plupart (Photo). Petite pensée pour ceux qui, dans les magasins bondés, tentent de se pourvoir en denrées festives. Première urgence en ce qui nous concerne et tant qu'il fait jour : aller voir la mer. J'enfile rapidement maillot de bain, tee-shirt, paréo et sandales et sors de l'enceinte de l'hôtel. Déception : la porte s'ouvre sur une lagune plutôt vaseuse.

Anne-Marie, Christine et moi partons plus loin et, sur les indications de Nicole et Hervé, suivons un chemin carrossable, qui permet de contourner la lagune. Plus près du village, des barques ont été tirées sur le sable, d'autres sont solidement amarrées : en raison du vent, les pêcheurs ne sortent que le matin et passent l'après-midi dans des abris échelonnés le long du rivage. Poursuite de la balade, marchant tantôt sur le sable, tantôt les pieds dans l'eau. Ramasser des morceaux de corail, blanc ou rose, des coquillages, surtout des strombes, mais tous ont au moins la pointe brisée. Lorsque nous sommes assez loin des abris des prêcheurs, Anne-Marie suggère un arrêt baignade. Nous coinçons comme nous pouvons nos affaires avec des pierres ou des morceaux de corail. Baignade de principe en ce qui me concerne, jusqu'à mi-cuisses, puisque je n'ai toujours ni nageoires, ni branchies, ni rien en général qui me destine à la vie aquatique, tandis que le plâtre de Christine la destine au moins provisoirement à une vie exclusivement terrestre. Sans doute située ailleurs dans l'échelle de l'évolution, Anne-Marie s'immerge complètement mais la mer est trop forte pour prendre le risque de s'éloigner du rivage. Plus traîtresse que les autres, une vague parvient à m'arracher une sandale, elle surnage le temps d'une autre vague, déjà trop loin pour que je puisse l'attraper et disparaît irrémédiablement. L'incident met un terme à mes velléités de baignade déjà fort ténues.

Poursuite de nos pérégrinations avec vaguement l'idée de gagner la pointe de la lagune. Philippe qui nous a doublé un peu auparavant est déjà hors de vue. La pointe est loin, marcher pieds nus, délicat au milieu des cailloux et des fragments de coquillages, on décide de faire demi-tour. Ma deuxième sandale à la main, les yeux rivés au sol, je me bifurque au plus court, en suivant les lignes de moindre cailloux, des pistes de 4x4 un peu grasses, tandis que Christine et Anne-Marie continuent en direction du village.

Retour à la "Marine" à 17h45. Il commence à faire sombre, trop sombre dans les pièces aux fenêtres opacifiés par des grillages de bois, mais les générateurs ne sont allumés qu'à 18h. Un quart d'heure d'errance en attendant la douche, à l'eau froide, avec non pas un mais, soyons fous, deux shampoings : ce n'est pas tous les jours la nouvelle année. Bricolage d'une corde à linge sur la terrasse, mettre à sécher ce qui doit l'être, retourner dans la chambre, prendre un livre : réveil une heure plus tard. Le linge est sec : à défaut de soleil, le vent se révèle aussi plus efficace que le brouillard.

Je me décide vers 21h à rejoindre les autres, croise en passant Christine la Belge qui attend Sophie. Cinq minutes plus tard, toujours pas de Sophie. Christine va voir ce qui se passe. Cinq minutes plus tard, elle n'est pas revenue. Je les rejoins : aucune des deux ne parvient à verrouiller la porte de la chambre, la clef ne tourne plus et n'entre même plus dans la serrure. Il y a deux clefs sur le porte-clef...

Les autres se sont installés dans un des petits mafraj abrités du vent, pour lire, écrire des cartes... Je les rejoins avec une bière non-alcoholic pour attendre le dîner exceptionnellement retardé jusqu'à 21h30. Dîner assis à une table, sur des chaises : la dernière fois, c'était au Golden Dar, il y a exactement une semaine. L'ensemble est très copieux : crudités, coupelles pleines d'une sauce un peu sucrée avec des crevettes, dont on ne parvient pas à savoir s'il s'agit d'un assaisonnement ou d'une entrée à part entière, spaghettis, riz, légumes, deux poissons, un petit, de la "blanche" nous dit Nasr, et un gros, qui pourrait être de la dorade, un plat de morceaux caoutchouteux blancs impossibles à identifier, peut-être du calamar, enfin un dessert, des coupes contenant de la glace à la vanille, de la mangue au sirop et un machin rouge, qui doit être une pâtisserie (Photo). Conformément à l'usage, tout a été servi ensemble et nous avons mangé beaucoup trop vite.

Les autres groupes ont déjà quitté la salle à manger, nous sortons à notre tour, un peu lourds, en lorgnant sur les bouteilles de vin abandonnées, vides, sur les tables et regrettant un peu les trois bouteilles de Champagne restées quelque part avec la pharmacie. Retour au mafraj, à l'abri du vent, mais Philippe a décrété qu'il était beaucoup mieux de s'installer sur les lits de sangles d'une paillote pas à l'abri du vent du tout. Il ne fait pas chaud. Je suis rincée. Jacqueline est déjà partie se coucher. On serait sans doute plusieurs à en faire autant, surtout avec la perspective d'un réveil à 6h30 le lendemain, mais Nasr nous a promis une surprise : impossible de le décevoir en disparaissant les uns après les autres. Aller chercher au moins un coupe-vent faute d'avoir réussi à convaincre les autres de retourner à l'abri. Fatiguée. Pas bien. Le patron de l'hôtel passe avec une boîte de Chupa Chups.

23h, Nasr arrive avec la surprise : une bouteille de Whisky et une autre de Vodka, achetées en contrebande afin de remplacer les bouteilles de Champagne égarées, et des fusées de feu d'artifice. Nous attaquons sans attendre la bouteille de Whisky (de marque Teacher's, décidément, aujourd'hui, le monde m'en veut !), pour nous réchauffer, mais il reste entendu que le feu d'artifice ne sera tiré qu'à minuit. Ce sont les serveurs de l'hôtel, plus expérimentés, qui s'en chargeront : dans l'enceinte de l'hôtel, alors que le mode d'emploi que nous avons amplement eu le temps de lire, précise que les fusées ne doivent pas être utilisées à moins de vingt mètres des habitations, surtout quand elles ont des toits de paille, malgré le vent, également contre-indiqué, et en les tenant à la main, alors qu'il est spécifié qu'elles doivent être partiellement enterrées et surtout pas tenues en main. Inch Allah.

Le patron revient avec des gâteaux de dattes et du "Champagne de la Mecque", évidemment non-alcoholic : un jus de pommes pétillant. Le feu d'artifice n'a occasionné ni incendie, ni brûlure. On a changé d'année. On peut enfin aller dormir. Autour de l'hôtel des hommes armés fond des rondes. Leila saïda à Orion. Dormir.

Mardi 1er janvier

Au programme officiel : "le matin tôt, sortie en boutre pour observer les fonds coralliens". Le rendez-vous est à 7h00, le réveil censément prévu à 6h00, 6h30 suffisent amplement d'autant que nous n'aurons de petit déjeuner qu'au retour : selon Nasr, il s'agit d'éviter que nous soyons malades en mer. Mon accord avec les chauffeurs tient néanmoins toujours et je récupère un gobelet de café : je serai peut-être malade mais sinon je mords. Le vent est complètement tombé, la mer parfaitement calme (Photos). A l'exception de Jacqueline, encore moins aquatique que moi, on embarque avec maillot de bain, masque et tuba pour la plupart, serviette ou équivalent.

Traversée de la lagune. Sur un haut fond, quatre pélicans gris, peut-être attachés là par l'office du tourisme local, nous regardent passer à quelques mètres sans réagir (Photos). Un puffin, des goélands locaux, un héron, des aigrettes (Photo). Sortie de la lagune, la barque s'arrête et le pêcheur indique que ceux qui le souhaitent peuvent se mettre à l'eau. Il fait doux mais pas au point de se précipiter dans un liquide mouillé, dont mes très lointains ancêtres ont eu jadis l'heureuse idée de sortir. Jean-Noël, Marie-Claude et Philippe plongent en éclaireurs, barbotent quelques minutes, replongent plusieurs fois pour être bien sûrs, puis remontent dans la barque : il n'y a rigoureusement rien à voir. Le pêcheur relance le moteur, s'arrête derechef un peu plus loin. Apparemment amateurs de l'exercice, Jean-Noël et Marie-Claude retournent dans l'eau : il y a bien quelque chose au fond qui pourrait passer pour du corail mais rien qui mérite réellement l'immersion. Arrêt coquillages à la pointe de la lagune, que nous avions renoncé à atteindre la veille. Trouvé un joli strombe, l'intérieur est de nacre rose, l'extérieur brun, incrusté de coquillages parasites blancs, et la pointe intacte. Rembarquer, revenir au point de départ. La balade a duré un peu plus d'une heure, pas désagréable en soi, mais un peu décevante en regard de ce que laissait attendre l'annonce de fonds coralliens et sachant qu'il existe un peu plus loin des zones de plongée certainement plus riches que ces mornes fonds du matin.

Petit déjeuner, assis sur des chaises, à une table. Boucler les sacs. Départ en 4x4 et retour à Zebid, bâclée la veille. Déambulation dans les rues (Photos), accompagnés par quatre ou cinq jeunes hommes plus ou moins anglophones ou francophones. Un atelier s'est installé dans la mosquée des femmes. Celles qui le souhaitent peuvent apprendre notamment le tissage et vendre leurs productions : des écharpes ou des foulards tissés mais aussi des pochettes brodées servant de porte-monnaies, des articles faits au crochet et même une écharpe tricotée, qui sont plutôt de bonne augure pour mes projets récupérateurs de sacs plastiques. Une écharpe tissée est proposée à 3000 ryals, je préférerais une autre couleur, il n'y en a pas. Nasr signale qu'il serait difficile de ne rien acheter et commence à marchander sans attendre que qui que ce soit ait pris la moindre décision. Je finis par l'acheter à 2000 ryals.

Passage devant une immense mosquée blanche, celle des hommes, dans laquelle nous pouvons tout au plus jeter un œil par les fenêtres, après que nos accompagnateurs aient ouvert les volets. La troisième, plus ancienne, forme comme une galerie entourant un patio; l'entrée est autorisée mais un cri me rappelle presque aussitôt : interdiction de dépasser la bande bleue tracée à quelques mètres de l'entrée. Oups, désolée. Arrivée aux remparts de briques brunes, que nous longeons jusqu'à l'une des quatre portes de la ville (Photo). Passage d'un camion poubelle sonorisé et séance photos en attendant les 4x4.

Le paysage redevient désertique. Les pick-ups sont surchargés d'abord de paille de sorgho dont le chargement dépasse de toutes parts, puis à mesure que l'on monte vers le nord, c'est le bétail, moutons, chèvres ou zébus, qui s'entasse dans la caisse, tandis que les bipèdes restent à l'extérieur et s'accrochent aux montants (Photo). La visite imprévue de Zebid nous a retardé, impossible de déjeuner à Bajil, arrêt impromptu dans une gargote : on mange sur des nattes, assis sur des cubes métalliques (Photo). On retrouve le même dessert de miel et de galettes qu'à Bajil mais celles-ci sont coupées à la main avec un bout de tuyau faisant office de hachoir. Il fait chaud : 35°. On reprend la route, interrompue par le même incompréhensible bout de piste qu'à l'aller. Arrêt à Bajil pour un tchaï tandis que Nasr, Wada et Nour vont faire des courses. Sous un hangar à proximité, des machines sont exposées, leur destination nous était restée incertaine à notre premier passage, nous optons cette fois pour des pompes, hypothèse confirmée un peu plus tard lorsque nous en verrons une en fonction.

La circulation est toujours intense et surtout bruyante. Il semblerait que les conducteurs yéménites ne se fient aucunement à la vue des autres usagers, automobilistes ou piétons, et utilisent donc l'avertisseur aussi bien à l'approche d'un piéton, qu'il manifeste ou non l'intention de traverser, que lors d'un dépassement ou toute autre manœuvre susceptible d'être entravée par un autre véhicule. Les pires en la matière sont les camions, notamment les camions citernes, tels que ceux de la Yemen Petrol Company, qui, klaxon bloqué, entrent sans ralentir dans les faubourgs de la ville.

Rencontre d'un colonel de l'armée yéménite, responsable de la sécurité des transmissions au ministère de la Défense, qui a passé plusieurs années dans différents camps ou centres militaires français à la suite d'un accord de formation entre les deux pays. Ses deux fils d'environ six et dix ans sont inscrits à l'école française de Sana'a ("C'est cher mais les enfants sont l'avenir."), tandis que, sur décision de la mère, sa fille est dans une école anglophone. Au cours de la discussion, on apprend que Marib, interdite depuis l'attentat qui début juillet a atteint un groupe d'Espagnols, a été rouverte aux touristes, que les relations franco-yéménites sont plutôt bonnes et que 80% du matériel de l'armée yéménite, surtout dans le domaine des communications, vient de France.

Un arrêt pour prendre de l'eau dans la même station service que vendredi. Un homme promène une fillette visiblement atteinte d'une maladie neuro-motrice dans une brouette. Saleh lui donne un peu d'argent, comme à presque tous les mendiants, c'est le seul à se conformer aussi systématiquement à la prescription de l'aumône. Remontée du wadi descendu quatre jours plus tôt avec les mêmes enfants tendant les mêmes sacs de mangues, ou peut-être d'autres. Plusieurs femmes marchant au bord de la route portent sur leur sharshaf noir un grand chalma orange fluo, qui vaut les chasubles occidentales en matière de visibilité. Bifurcation à gauche sur une piste, traversée d'un gué, arrêt sur une bande de sable pour dégonfler un peu les pneus avant de s'engager réellement sur la piste. Des enfants entourent le 4x4. Saleh leur donne les bouteilles d'eau au trois quarts vides qui, pour des raisons mal identifiées, se sont accumulées aux pieds de Nicole et leur serviront de gourdes. Attirance irrésistible de Philippe pour une ombrette qui pose complaisamment pour la photo mais s'envole dès qu'il entreprend de retraverser le gué pour la voir de plus près.

La suite du parcours est d'abord assez étrange : deux ou trois kilomètres de piste, un tronçon goudronné sur deux cents mètres, un kilomètre de piste, un autre tronçon goudronné sur deux ou trois kilomètres, de la piste, du goudron... Des zones de travaux se succèdent également sans que l'on sache très bien si elles sont indépendantes ou s'intègrent dans un seul projet et quel en est le cas échéant la finalité : aménagement du wadi ? construction d'un barrage ? d'une route ? peut-être les trois menés dans le plus grand désordre apparent. Hors de ces zones, le paysage est très vert. Les rétrécissements et élargissements successifs du wadi forment autant de jardins cultivés, où l'on reconnaît notamment du maïs et des pommes de terre.

Poursuite de la piste dorénavant ininterrompue pendant deux ou trois heures assez éprouvantes même si notre première position nous permet d'échapper à la poussière. Quelques adeniums ridicules accrochés à une falaise : je me gausse. De l'eau ruisselle sur une longue portion de la piste : on apprécie les gerbes qui jaillissent sous les roues des suivants. Traversée de nombreux hameaux, des enfants se précipitent à notre approche, parfois à la limite de l'accident : "- Hello ! Qalam ! - Hello, ma fich !". Approche d'une zone parsemée de gros blocs de pierre. L'un d'eux tombe à cinq mètres à peine devant le capot : le conducteur du marteau-piqueur qui travaille au-dessus ne nous avait pas vu : "- afouan", y a pas de mal mais quand même. Reste à dégager un passage suffisant en roulant quelques blocs. On est tous descendus. Saleh passe le premier sous les applaudissements, puis Abdoukarim, Wada a plus de mal, l'homme au marteau-piqueur a repris son marteau-piquage sans attendre qu'il soit totalement dégagé (Photos).

Sortie du wadi, les alentours deviennent plus arides, des pentes rocheuses, assez raides, remplacent les champs. Tronçon en montagnes russes avec une descente particulièrement abrupte : le moteur a-t-il été mis à l'arrière pour prévenir tout basculement intempestif ? Passage à proximité d'un barrage. Certains croient reconnaître un toucan au bord de la piste. Encore quelques centaines de mètres et on retrouve la route avec plaisir.

Arrêt un peu plus loin, sur un pont, à proximité d'un village. Nasr sort la tête du deuxième 4x4, les cheveux gris de poussière. Le programme officiel prévoyait de passer la nuit dans un funduk à Al-Maqwit. Il est trop tard : le crépuscule est déjà bien engagé. Nous camperons sur place. Demi-tour sur quelques dizaines de mètres, un bout de piste à gauche, arrêt entre deux terrasses. Jacqueline a repéré un emplacement sous un arbre où le sol est moins gondolé qu'ailleurs. La lampe est dans le sac, quelque part au fond d'un 4x4. Montage de la n° 55, quasiment dans l'obscurité : la prochaine fois, c'est les yeux bandés ! Jacqueline revient avec deux matelas verts, quelqu'un nous a apparemment pris les roses, on se contentera des verts mais c'est quand même pas très gentil de nous avoir pris les roses.

La natte a été installée sur un tas de paille, dont on apprécie le confort. Epluchage et découpage des légumes, pendant le tchaï. Il n'y a plus de pistaches, la bouteille de gaz de la lampe commence à faiblir : ce dernier bivouac était un peu imprévu. Fin de la bouteille de Whisky commencée la veille : il en reste encore une de Vodka, ce n'est pas le moment de faiblir. Emergence pendant le dîner d'une nouvelle polémique concernant cette fois la question des pourboires. L'usage veut qu'en fin de séjour, le groupe donne collectivement un pourboire, dont les modalités et le montant varient en fonction des niveaux de revenu du pays, d'une part aux chauffeurs et cuisinier, d'autre part au guide; ceux qui estiment avoir bénéficié d'un service particulier, comme ce sera le cas de Christine, pouvant de leur côté récompenser individuellement celui ou ceux qui le lui ont rendu. Christine la Belge s'inscrit en faux contre cet usage, estimant qu'un pourboire n'est pas un dû mais une récompense, et envisage donc de ne donner quelque chose qu'à ceux, à ses yeux, qui l'ont effectivement mérité. La discussion s'interrompt lorsque Nasr passe nous voir avec un air complètement épuisé, reprend après son départ, tourne en rond, d'autant plus vaine que les sommes en jeu, 2000 ryals (environ 8 euros) par personne, sont dérisoires. "Vois comment naît une tragédie lorsque le moindre incident arrive à des fous".

Salut à Orion. Leila saïda.

Mercredi 2 janvier

Audibles malgré les boules protectrices, des chiens ont aboyés une bonne partie de la nuit et "terrorisé" Marie-Claude. Une nouvelle fois, le jour nous révèle le lieu du campement : sur des terrasses labourées, au-dessus d'un village situé au centre d'un cirque de falaises noires. Café du matin "à la yéménite", dans un gobelet improvisé avec le fond d'une bouteille d'eau minérale : la pénurie se confirme, il est temps de revenir à la civilisation. Le poncho qui, presque toutes les nuits, a protégé mon sac contre l'humidité, les chiens ou la poussière, a aussi souffert des cailloux : je le laisse à un garçon venu nous observer, Nasr le déplie pour lui montrer de quoi il s'agit et l'en déguise. A en juger par son sourire, le poncho fera encore un heureux.

Deuxième dernier démontage des tentes, départ sur la piste, d'abord à pied pour quelques dizaines de minutes. Un pick-up chargé d'un zébu nous dépasse avant de s'arrêter un pneu crevé. Admiration obligatoire du, il est vrai superbe, taureau fauve à la bosse noire et encouragements pour le changement de roue.

Retour dans les 4x4, direction Al-Mahwit. Les jours précédents nous n'avons franchi qu'un seul point de contrôle, celui de Bajil, ils se multiplient à l'approche de Sana'a et chaque fois Saleh tend une autorisation de circuler en indiquant thalath : elle vaut pour les trois 4x4, qui ont donc intérêt à se suivre de près. Des villages fortifiés se profilent sur les crêtes. La région est une des plus religieuses du Yémen. Les femmes y portent un chapeau de paille assez plat et surtout un grand foulard qui les enveloppe complètement (sitarâ) et dont la couleur est typique de la région : noirs avec une bordure rouge foncé, à pois rouge clair (Photo : j'en veux un !). Plusieurs bâtiments neufs marquent l'entrée de la ville : l'Assemblée Régionale, un orphelinat, un hôpital etc. Arrêt sur un promontoire, où des ouvriers achèvent les fondations d'un hôtel. Vue sur la vallée de Laa, une gorge qui s'élargit en cirque cerné de falaises noires. Vus de cette hauteur les champs en terrasses, le village et les troupeaux forment comme une maquette.

Visite de la ville fortifiée datant du 12ème siècle. Montée par une rue, plutôt propre, longeant les remparts, jusqu'au palais de l'imam, dont la façade est percée de plusieurs séries de deux fenêtres en ogive surmontées d'une ouverture ronde (Photos). Au-dessus des portes de plusieurs habitations, une étoile de David, censée conserver le souvenir de la présence juive mais réduite à la simple représentation d'une étoile par les autorités musulmanes (Photo). Descente dans le souk pour acheter un sitarâ noir à pois rouges, dûment négocié par Nasr : 1500 ryals l'unité, deviennent 1000 puisqu'on en prend six.

Retour aux 4x4. Traversée du djebel Maswar, plus escarpé et plus rocheux que le djebel Harraz. Villages et habitations, de grandes bâtisses de pierres ocres, se font plus rares, perchés sur les crêtes (Photo) ou parfois à flanc de falaise, sur des avancées qui rappellent un peu celles du Wadi Do'an. Au milieu de rien, parfois un enfant ou un adolescent, seul sur la route, à pied, avec ses livres et ses cahiers : l'école est loin et il n'y a pas de ramassage scolaire. A l'arrière des pick-ups, figurent, rouges et bien visibles, les chiffres 2008 : nous ne sommes pourtant que le 2 janvier et le Yémen suit le calendrier musulman, surprenant.

Arrivée à Al-Tawilah (Photos). Les rues sont dallées, et non de terre battue comme c'est très souvent le cas. De part et d'autre de la maison de l'imam, des galeries à colonnes abritent des échoppes qui formaient l'ancien souk. Les habitations imbriquées les unes dans les autres forment comme un lego. A un angle, deux boutiques spécialisées dans la vente de fleurs artificielles utilisées lors des mariages se repèrent de loin : les volets de l'une sont entièrement couverts de fleurs multicolores, très kitch. Du souk d'Al-Tawilah nous verrons surtout des drogueries vendant toutes espèces de récipients, de la cocotte-minute au verre à thé en passant par des gamelles métalliques de toutes tailles, des cadenas, accrochés les uns aux autres, du plus grand au plus petit, des piles, des formes de paille à l'extrémité arrondie couverte de tissu et destinées à faire les galettes, des balles de kalachnikov, vendues par dix ou à l'unité...

Lors d'un arrêt, un gamin me montre avec insistance un bout de peau visible entre le tee-shirt et le pantalon d'Anne-Marie : que notre visage, nos cheveux, nos chevilles et avants-bras soient visibles, alors que ceux des femmes yéménites sont entièrement couverts, n'a jamais posé problème mais ce bout de peau paraît manifestement obscène et Anne-Marie le renvoie à l'invisibilité dont il n'aurait jamais dû se départir.

Déjeuner à Al-Tawilah. Au menu, de la Salta, spécialité yéménite servie bouillonnante dans une cassolette de fonte (Photo). La recette inclut du thon, du riz, des légumes, de la viande hachée, du fenugrec (Fiche : fenugrec) et de la gardamone et l'ensemble se mange en plongeant des morceaux de galette directement le plat. Au dessert, trois sortes de Halva, blanc, beige et rouge, qui ont chacun leurs adeptes.

On reprend la route au milieu des falaises, direction Boukur. La route devient piste. Les champs sont plus secs que dans le djebel Harraz. Au sommet d'un rocher en pain de sucre, apparemment isolé de tout et dépourvu de tout aménagement, deux hommes vêtus de blanc discutent posément. Comment ont-ils pu grimper là-haut ? Mystère. Grand amateur de chansons françaises, qu'il fredonne regulièrement, Nasr s'essaie à La Maladie d'Amour. Une catastrophe. Nul sans doute ne l'a jamais chantée aussi faux. Je finis par craquer et me lance au moins dans le refrain : ce sera la seule fois, inutile d'insister.

Arrivée en dessous de Boukur, un homme se précipite vers nous en courant. C'est le guide d'un autre groupe : ils ont un malade, qui est hors d'état de monter à pied, ils ne souhaitent pas qu'on le prenne avec nous, juste que l'on prévienne leurs chauffeurs déjà au sommet, pour qu'ils descendent le chercher. Après trois jours de 4x4 presque ininterrompus, on préférerait aussi monter à pied mais, selon Hervé, ces jours de voiture sont systématiquement intégrés dans les voyages organisés par Terdav afin que d'éviter que les traits tirés des participants ne constituent pas une trop mauvaise publicité dans les aéroports. - Et Christine avec son bras cassé et son visage en vrac ? - On accrochera des étiquettes Alibert à ses sacs...! N'empêche que le 4x4, ça devient lassant.

Montée à Boukur, on transmet au passage le message aux chauffeurs de l'autre groupe, puis gagne le point de vue. Les champs sont aussi secs vus d'en haut que d'en bas : "On dirait GoogleEarth !" (© Hervé). Les deux rochers, celui où l'on pose pour la photo et celui où se placent les photographes, sont vertigineux et certains n'y accèdent qu'en rampant (Photos). M'en fiche ! J'ai déjà ma photo depuis février dernier. Départ, nouvel arrêt pour photographier de loin le village de Zakatine. Une fillette (Photo) soulève le bas de mon chèche pour m'en couvrir le visage et entreprend de faire de même avec toutes les femmes du groupe jusqu'à ce que Saleh intervienne. Rien d'agressif dans son comportement mais c'est apparemment la première fois qu'elle voit des femmes au visage découvert. Wada me parlera demain de la nécessité d'ouvrir les yéménites au monde extérieur...

Arrêt suivant à Hababa (Photos). Certaines habitations gardent les traces des bombardements par l'aviation égyptienne qui, en 1962, soutenait les républicains contre les partisans de l'Imam. L'eau du réservoir monte presque jusqu'au sommet des arches, elle est toujours pleine d'algues mais assez transparente et plutôt moins envahie de déchets divers qu'en février dernier. Le reste de la ville est toujours joli : les inscriptions en écriture "algébrique", en l'occurrence du sabéen, sur les façades, les moucharabiehs en pierre blanche, permettant aux femmes de voir sans être vues, la mosquée blanche, dont un homme ferme la porte dès qu'il nous voit approcher... C'est toujours aussi joli mais toujours aussi sale : il y a des tas d'ordures un peu partout, divers déchets notamment de plastique jonchent les rues en terre battue et ça pue. Au détour d'une rue, Christine rencontre un camarade de misère à la jambe cassée : un moment de fraternité des plâtres.

Un arrêt au bord de la route pour ramasser quelques fragments d'albâtre, jaune, rouge ou blanc, histoire d'alourdir un peu le sac du retour, et arrivée à Kawkaban, forteresse de pierre rouge domine les alentours du haut de ses 3000m d'altitude (Photo). On pose rapidement les sacs à l'Hôtel de Kawkaban, où un compatriote nous informe qu'il a mis en marche le ballon d'eau chaude d'une des douches; c'est important.

Anne-Marie, Christine et moi ressortons faire un tour du village avant la nuit (Photo). Ici aussi les bombardements égyptiens ont laissé des traces notamment sur l'ancienne mosquée et le précédent palais de l'imam (Photo). Au hasard des rues, passage devant une façade percée de trois séries de quatre fenêtres en ogives accolées, dont les volets s'ouvrent latéralement pour les fenêtres situées aux extrémités et verticalement pour les deux fenêtres centrales (Photos). L'autre façade est plus traditionnelle avec ses fenêtres simples surmontées de gamaria de pierre : au centre de l'une d'elle, je déchiffre le nom d'Allah (Photo). Un homme jeune s'est improvisé guide et nous conduit dans un hammam à ciel ouvert : un premier enclos, à défaut de véritable salle, forme comme un labyrinthe de petits bassins vides, en pierre grise. De l'autre côté, un grand réservoir, presque vide est entouré de gradins blancs.

Le crépuscule commence à tomber. Retour à l'hôtel, où nous dormons à six dans un diwan, une grande pièce entourée de matelas. En dépit de la mise en route du ballon, il n'y a d'eau chaude que dans la douche de gauche qui laisse le choix entre un tuyau flexible avec pomme de douche sans eau et un tuyau rigide, sans pomme de douche, mais avec de l'eau : cornélien. L'eau chaude est chaude, au moins pour les cinq premier, mais le sol glacial et mes pieds ne retrouveront couleur et température raisonnablement normales qu'après un enfouissement dans le duvet.

Nous sommes assez nombreux dans l'hôtel, trois groupes de Français et quelques italiens, et certains devront dîner par terre dans le mafraj. Nicole s'est résolument installée à la table de la salle à manger : la place est réservée. Dîner principalement constitué de crudités, poulet, frites et arrosé de... Vodka : il reste encore une bouteille et il faut la finir ce soir. A la demande de Nasr, je lui en sers un fond de verre mais un autre guide s'en empare : officiellement interdit, l'alcool s'introduit progressivement au Yémen (Bonus : article (très critique) du Yemen Times). Discussion et échange d'impressions avec les autres groupes. Un autre guide nous fait un exposé sur la valeur symbolique de la jambia : en cas de litige, au moins bénin, la partie lésée apporte sa jambia à celui qui jouera le rôle de juge de paix, celui-ci l'apporte à l'autre partie et la comparaison de la valeur des jambias, apparemment assimilée à celle des hommes qui les portent, permet de trancher le litige.

La bouteille de Vodka est finie, rendant mon élocution quelque peu pâteuse, il est temps d'aller dormir. Une pensée pour Orion, restée dehors dans le froid. Leila Saïda.

Jeudi 3 janvier

Le programme de la journée prévoit un passage par Thula, où réside Ali, qui deux ans plus tôt avait réussi à gérer un groupe de quarante patineurs dont la discipline et la docilité n'étaient pas les qualités premières. Nasr le connaît, au moins de nom, mais n'a aucun moyen de le joindre. Pendant que d'autres font des achats dans la boutique de souvenirs qui jouxte l'Hôtel de Kawkaban, il a néanmoins cru comprendre qu'Ali travaillait dorénavant pour une compagnie pétrolière et ne se trouvait donc pas à Thula actuellement.

Descente à pied de Kawkaban jusqu'à Shibam, situé au pied de la falaise, par un sentier très rocailleux au moins sur sa première moitié (Photos). Je ne résiste pas longtemps à la tentation de jouer les cabris dans les rochers, double tout le groupe puis Nasr, puis les derniers du groupe que nous avons courtoisement laissé partir devant, puis les premiers : preums en bas, pause cigarette, avec les fumeurs également premiers de l'autre groupe. Traversée du souk de Shibam. D'abord le coin des bouchers qui, à défaut d'abattre, découpe sur place chèvres et zébus à la demande. Un enfant repart chargé d'une tête sanguinolente : bon appétit. Passage devant des étals de fruits et légumes, d'un étal de Halva, qui attire irrésistiblement certains membres du groupe, tandis que Nasr m'entraîne à l'écart vers la boutique d'armes mais la vendeuse et sa marchandise ne seront là que cet après-midi, à cette heure la boutique ne vend que des pétards et des feux d'artifice.

Remontée dans les 4x4, qui se frayent laborieusement un chemin au milieu des véhicules arrêtés de part et d'autre de la rue (Photos). Arrivée à Thula. Ali est dans la Tihama avec un groupe de touristes mais son frère Nashuan, également francophone, est présent. Ali sera de retour à Sana'a ce soir, il est possible que ses touristes et nous prenions le même avion et après que Nashuan, Nasr et moi, nous soyons passé et repassé le téléphone, il est convenu qu'Ali rappellera Nasr en arrivant à Sana'a et tentera de nous rejoindre au Golden Dar. La rencontre restant néanmoins incertaine, je laisse à Nashuan deux pochettes réalisées avec des sacs en plastique en lui expliquant les grandes lignes mon projet de récupération : un jour peut-être quelqu'un de Thula s'en inspirera. Quand échanges téléphoniques et discussions plasticiennes prennent fin, la visite est déjà bien engagée, je n'ai pour ainsi dire rien revu de Thula (Photos), sinon les boutiques de nos accompagnateurs improvisés et redoutablement efficaces : je repars avec un poignard du nord (obtenu à 20 euros pour 35 annoncés) et deux foulards.

Des tambours se rapprochent. Au bout de la rue, trois hommes, très droits, s'avancent en tenue de cérémonie, un collier de fleurs artificielles autour du cou (Photos). Derrière eux un cortège d'hommes, suivi par les tambours, occupent toute la largeur de la rue. On est jeudi, le jour des mariages au Yémen, comme le samedi l'est en France et pour la même raison : le lendemain est jour chômé. Apparemment l'usage semble également exiger que les mariés convolent par groupe de trois : au moins sera-ce le cas des trois autres cortèges que nous croiseront aujourd'hui. Fin des achats des uns et des autres, retour à l'entrée de la vieille ville. Le cortège nous a précédé, les invités ont entamé une ba'ra au son des tambours. La foule est dense et Nasr me conduit jusqu'à Nashuan qui me guide à son tour jusqu'à son magasin : cadeau d'Ali, une boîte et un foulard, choukran.

A un point de contrôle sur la route de Sana'a, un panneau figurant une Kalachnikov barrée de rouge rappelle l'interdiction en vigueur depuis le 1er septembre. Arrêt sur l'esplanade offrant un point de vue sur le Wadi Dar, cette fois visible en l'absence de tempête de sable. Une limousine blanche attend en bas. Les handicapés, dont l'adolescent amputé déjà repéré l'an dernier, sont toujours là. Saleh leur donne un peu d'argent à tous. Deux mariages se partagent l'espace. Les invités du premier tirent des pétards à défaut de salves de Kalachnikov d'armes à feu, ceux du second forment un cercle autour des hommes qui, au son du tambour, dansent avec leur jambia (Photos). On apprend au passage qu'en matière de jambia, la mode est actuellement aux étuis verts, couleur d'oxyde de cuivre. Toutefois, les étuis de cuir clair, comme celui de Saleh sont également très bien portés.

Troisième visite du Wadi Dar (Photos). Il s'avère après lecture des panonceaux explicatifs que la terrasse creusée dans la pierre sur laquelle j'avais jeté mon dévolu est en réalité une morgue, qui servait à entreposer les cadavres des serviteurs en attendant que leurs familles viennent les récupérer. Discussion informelle avec des touristes venus de Dubaï : il est question du projet, controversée en France, de Musée du Louvre d'Abu Dhabi (le projet : ministère de la culture), de l'ouverture d'une antenne de la Sorbonne (Sorbonne Abu Dhabi), d'une similitude entre le Wadi Dar et le Ritz. - I don't konw : Ritz is too expensive for me; ils affirment que pour eux aussi. A l'extérieur du palais : les toilettes ont changé de place depuis mon dernier passage. Comment voulez-vous que je m'y retrouve ?

Retour à Sana'a (Photo). Déjeuner au restaurant Al-Shaibani. A peine Nasr a-t-il donné le choix entre agneau et poisson, que Philippe suivi par d'autres se mettent à crier "agneau ! agneau !". Connaissant la spécialité du restaurant j'opte pour le poisson et ne regrette pas mon choix en voyant arriver de gros morceaux d'agneau bouilli avec des traces de sauce jaune. Les limites rapidement atteintes de mon estomac permettront aux déçus de l'agneau de compléter leur ration de protéines. Le partage de l'addition est long et polémique, je laisse 1000 ryals à Anne-Marie et retourne dans la rue. Jouxtant le restaurant, un cybercafé me lance des œillades tentatrices : pas le temps.

Arrêt au Golden Dar. Des chambres sont à notre disposition jusqu'au départ pour l'aéroport. Nasr me propose la clef 305, je regarde les autres : la 203, c'est mieux, moins haut. Bref passage dans la chambre pour poser les sacs. Il est 14h30, le rendez-vous avec Nasr est fixé à 16h, Jacqueline et moi partons visiter la vieille ville. Au bout de trois quarts d'heure de déambulation entre les ruelles, les passages, les impasses et les placettes, souvent animées par des souks, il se confirme que je suis victime d'une malédiction personnelle : tout parcours dans la vieille ville me conduit immanquablement dans le quartier de Harat Shuub, à l'exact opposé de Bab el Yemen. Ne reste qu'à retraverser la presque totalité de la ville. Longer d'abord une grande rue sans grand charme, bordée de magasins vendant surtout des appareils électroménagers, puis, les yeux rivés au plan, nous repérant au soleil, bifurquer dans les ruelles, en tâchant de sélectionner les plus larges (Photos).

Retour au Golden Dar, un peu par hasard. Plusieurs membres du groupe se sont installés dans la cour pour rédiger leurs dernières cartes postales. Je paresse au soleil : demain à la même heure il fera froid et moche. La polémique sur la question des pourboires s'est poursuivie et paraît maintenant irrémédiable : huit d'entre nous se conformeront à l'usage du pourboire conventionnel, les trois autres ne donneront quelque chose qu'à ceux qu'elles estiment mériter une récompense.

Passage par le bureau de change, situé près de la place de la Libération. En l'absence de feux de signalisation et de passage piétons, qui, selon Nasr, existent bien mais n'ont de réalité que théorique, la traversée de certaines voies est un peu sportive mais ce ne sont pas des yéménites qui vont empêcher une parisienne de traverser ! Nasr nous conduit ensuite dans le souk (Photos), où je trouve mon siège d'Hadramaout pour 250 ryals, dans une boutique à un étage, située à un angle de rue, où je commence à avoir mes habitudes. La visite du souk est abrégée : ayant appris qu'il devait reprendre un autre groupe le lendemain matin, Nasr doit passer à l'agence dès ce soir afin de récupérer les informations concernant son prochain périple. Il veille à ce que chacun trouve ce qu'il souhaite puis nous reconduit à l'hôtel. Détour par une grande tente, repérée par Philippe, qui, l'après-midi, abritait les invités d'un mariage, installés sur des coussins agencés pour délimiter de petits salons, avec du qât à volonté (Photo). Il n'y a plus personne mais nous apprécions la taille de la tente et le nombre supposés des invités. Il est entendu que Nasr ne dînera pas avec nous, ni ne nous accompagnera à l'aéroport. Pendant le trajet, Anne-Marie finit discrètement de constituer l'enveloppe du pourboire, pour la lui donner avant son départ.

Plusieurs souhaitant acheter du halva, une expédition est organisée dans le 4x4 de Saleh jusqu'à une boutique recommandée par Nasr. Quatre personnes au plus peuvent s'y rendre : Anne-Marie, Christine la Belge, Sophie et moi, escortés de Nour et Saleh, au volant. Entre arabophones non-francophones et francophones non-arabophones, l'information sur les prix s'avère un peu laborieuse mais on y parvient : 800 ryals le kilo de halva. Je prends une livre de beige pour moi, une livre de rouge pour Hervé et Nicole qui ont passé commande, tandis que les trois autres prennent un assortiment des cinq ou six variétés disponibles.

Retour au Golden Dar. Nous nous sommes au moins tous mis d'accord pour inviter Nour et les chauffeurs à dîner mais la polémique sur les pourboires est au point mort. Après que je sois sortie de la salle à manger, une enveloppe est remise à Saleh, à répartir équitablement entre chauffeurs et cuisinier, et Philippe explique à quoi elle correspond exactement, afin que la procédure du don individuel adoptée par les autres ne soit pas comprise comme une générosité supplémentaire. Quand tout le monde se retrouve dans la cour, l'ambiance est quelque peu tendue.

Départ pour l'aéroport à 22h30, le décollage étant prévu à 2h00. Saleh nous accompagne jusqu'à l'entrée de la salle d'enregistrement. Malgré mon poignard, le passage du portique de sécurité ne donne lieu à aucune mauvaise surprise. Celle-ci nous attend au comptoir d'enregistrement, qui a lui aussi changé de place depuis février. Les trois premiers à se présenter, Hervé, Nicole et moi enregistrons nos sacs et récupérons nos cartes d'embarquement, les trois ou quatre suivants peuvent encore enregistrer leurs sacs mais ne reçoivent pas de cartes, les derniers sont bloqués. Les billets ont pourtant bien été confirmés, Nasr nous a remis le papier qui en témoigne, mais il n'y a plus de place. En l'absence de tout représentant de l'agence locale, Saleh et les autres étant repartis et n'étant de toute façon pas habilités à régler ce genre de problèmes, Christine la Belge, meilleure anglophone du groupe et rompue à cette exercice, se charge de la négociation. Faute de place, l'employé ne peut délivrer aucune carte supplémentaire, même en surclassement. La seule solution consiste à attendre l'atterrissage de l'avion, qui vient des Comores, pour savoir combien de personnes en descendront, donc libéreront des places... Les charmes de la Yemenia...

Commence donc l'attente. Je guette vaguement Ali, qui n'a donné aucune nouvelle et devait également accompagner un groupe à l'aéroport. Dans le même temps, Christine la Belge poursuit ses discussions et profite de l'occasion pour demander si, par le plus grand des hasards, un sac portant le logo Terdav et susceptible de contenir, par exemple, une pharmacie et trois bouteilles de Champagne n'aurait pas été retrouvé.

Vendredi 4 janvier

00h00 : l'avion en provenance des Comores a atterri. "Les voyageurs à destination de Paris sont invités à gagner la salle d'embarquement." La solidarité exigerait qu'Hervé Nicole et moi restions avec les autres, que l'un de nous au moins donne sa carte à Christine qui a rendez-vous avec un médecin demain après-midi, la solidarité l'exigerait mais le vague prétexte de faciliter les opérations de comptage des places inoccupées nous persuade d'obéir à l'appel. L'ambiance des derniers jours n'est pas à la solidarité.

Passage de l'émigration. Deux guichets sont ouverts. Une personne seulement attend devant le premier mais l'employé a toute une pile de passeports devant lui. Celui du second guichet n'en finit pas d'examiner les passeports des personnes précédentes, a le mérite d'empêcher deux hommes au port très dignes de passer devant moi, puis n'en finit pas d'examiner mon passeport : son regard va de la photo à mon visage, revient à la photo, à mon visage, plusieurs fois, il passe ensuite le passeport devant le lecteur optique, plusieurs fois, entre à la main le numéro du passeport, le confronte avec divers papiers, avant de se décider, au bout d'une bonne dizaine de minutes, à me rendre mon passeport en me faisant signe de passer. Hervé et Nicole auront à subir le même scrupuleux examen sans recevoir plus d'explications.

Dans la zone hors-taxe, les cartouches de Marlboro sont toujours vendues à un prix défiant toute concurrence : 15 euros les 300 cigarettes. J'en prends deux, il sera temps à Paris d'en confier une à un membre du groupe si la douane française est d'humeur contrôleuse. Des boîtes métalliques rondes au couvercle transparent contiennent du miel en rayon, qui ressemble à du miel d'Hadramaout mais, après vérification, n'en était sans doute pas : le mot Hadramaout ne figure pas sur l'étiquette et surtout, le miel est moins bon.

Passage dans la zone d'embarquement sans que ma bouteille d'eau suscite le plus infime froncement de sourcils : l'interdiction des liquides n'a pas cours à Sana'a. La salle est pleine, on y retrouve les français rencontrés à Kawkaban, et l'appel des voyageurs à destination de Kartoum déclenche une certaine confusion : non pas Paris, pas encore, Kartoum, Soudan.

Un coup de téléphone sur le portable de Nicole nous apprend que les huit autres membres du groupe ont obtenu leur carte d'embarquement et que le mystère du sac perdu est résolu : le groupe des ânes était bien parti avec son propre sac et c'est nous, tout au moins Eric, qui avait laissé le nôtre à l'extérieur de l'aéroport où il a été dûment récupéré par le service des objets trouvés. Christine la Belge s'en charge avec l'intention de le rapporter au guichet Terdav de Roissy. Faute de départ prévu ce jour, il n'y aura personne au guichet et Christine pas Belge l'emportera avec elle à Bordeaux, après avoir bu les trois bouteilles de Champagne en compagnie de l'autre Christine, Jacqueline et Sophie, afin d'éviter un surpoids de bagages.

L'embarquement pour Paris est annoncé. On monte dans les bus, arrêt devant l'avion, les portes s'ouvrent mais un homme se précipite pour nous empêcher de descendre. Le ménage n'est pas fini et un employé de l'aéroport installe interminablement un circuit de rubalise dont la pertinence nous échappe : craindrait-il que l'on se perde ?

Les places sont numérotées mais l'installation laborieuse. Parce qu'ils en ont profité pour prendre des vacances ou en raison de l'inévitable pénurie d'avions, les pèlerins de retour du Hadj représentent encore une proportion importante des passagers. Tous chargés de nombreux bagages à main, qu'ils s'efforcent de faire entrer dans les casiers trop petits, et notamment de sacs en plastique non fermés, pleins de Coran, qui s'écroulent à l'occasion sur les têtes des personnes déjà assises. Tant bien que mal, chacun parvient à ranger ses biens où il peut, puis à s'installer lui-même. Pas de nourrisson encore dans ce vol mais un nombre impressionnant de tousseurs : auraient-ils contaminé les nourrissons ?

Décollage prévu à 2h10, décollage réel à 3h00. Les boules dans les oreilles je somnole déjà et oppose un grognement définitif à l'hôtesse qui insiste pour me donner un plateau repas. Je rouvre un œil autour de 7h00. On approche de Paris. Les gens commencent à s'agiter. Les écrans montrent qu'il fait jour à Sana'a, nous atterrissons dans la nuit peu après 8h00, il fait 6° au sol, il pleut, quand je disais qu'il ferait froid et moche.

Passage de l'immigration au milieu des pèlerins qui paraissent tous se connaître, s'interpellent joyeusement d'un bout à l'autre de la file d'attente, puis font assaut de politesse dans la pagaille inhérente à l'exercice de récupération des bagages. "On n'est pas là pour se gêner les uns les autres. Chacun cherche quelque chose", déclare calmement l'un d'eux à une femme qui s'énerve près du tapis roulant. Sac récupéré, reste à retrouver l'ascenseur qui permet de gagner le CDGVal, malgré le système d'affichage toujours aussi calamiteux. Gare du RER : les écrans annoncent le prochain départ pour Paris, voie 24, un bipède indique voie 21, je choisis le bipède. Fin du périple. A vous les studios.



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