Socotra 2010

En février 2006, avait lieu le premier marathon roller de l'histoire du Yémen. Nous étions tous rentrés éblouis par la beauté du pays, le sourire de ses habitants et la générosité de leur accueil. Certains à peine revenus à Paris se demandaient quand aurait lieu le prochain voyage. Ce fut 4 ans plus tard.


Avant le départ

2009

Mai

Claire et Khadija commencent à donner la forme d'un projet à ce qui n'était qu'un espoir. Le deuxième marathon roller du Yémen devrait avoir lieu durant la semaine des vacances d'hiver commune aux zones A et C, soit du 20 au 27 février 2010 et à Socotra dont la route toute neuve et côtière, donc sans trop de relief, se prêterait admirablement à l'exercice.
– Comment ça, je l'ai déjà dit ? Eh bien je le répète : l'île est magique et la route idéale.

Juin.

Le projet se confirme. Nous devrions être une quarantaine, une cinquantaine, une soixantaine... Certains viendraient de l'étranger, d'Australie peut-être. Nous bénéficierions d'un vol spécial sur la Yemenia...

30 juin

Le vol de la Yemenia assurant la liaison Sana'a-Moroni s'écrase à quelques kilomètres des côtes comoriennes avec 153 personnes à bord. L'état des avions de la compagnie est mis en cause.

Juillet

Les participants commencent à s'inscrire et s'engagent quelques semaines plus tard par le versement d'un accompte.

14 octobre

Une réunion assortie de la projection d'un film sur l'action de Camille et Thierry, deux apiculteurs ayant monté un projet à Socotra (Miellerie du Gâtinais), renforce s'il en était besoin les motivations. Le détail du voyage, notamment de l'hébergement, commence à se préciser : nous dormirons à l'hôtel à Sana'a et bivouaquerons à Socotra dans des conditions assez floues. Tout le reste demeure inconnu.

17 décembre

Le voyage est bien prévu du samedi 20 au samedi 27 mais le vol Paris-Sana'a de la Yémenia part de Roissy le vendredi à 9h, donc le départ se fera le vendredi à 9h.
– Plaît-il ?! Et ceux qui travaillent...?
– Ceux qui ne peuvent pas partir le vendredi devraient pouvoir partir plus tard...
– Quand ?
– Le samedi... peut-être.

25 décembre

Une tentative d'attentat contre un vol de la compagnie Northwest Airlines assurant la liaison Asmterdam Détroit échoue grâce à l'intervention des passagers. Son auteur, Umar Farouk Abdulmutallab, originaire du Nigeria, déclare avoir été formé au Yémen par un groupe d'Al-Qaïda Pénisule Arabique.

2010

Janvier

Le Yémen est au centre de l'actualité. Toute la presse s'accorde pour en faire un bastion d'Al-Qaïda, les journalistes notent que la pauvreté, la "structure tribale" et l'instabilité politique du pays favorisent l'implantation du terrorisme et les plus radicaux envisagent une intervention militaire des Etats-Unis. Une conférence internationale organisée à Londres aboutit à des déclarations de principe sur la nécessité d'aider le Yémen à lutter contre le terrorisme.

Il n'est pas ou plus question d'intervention militaire mais le Yémen est devenu aux yeux du monde un épouvantable coupe-gorge : guerre civile au nord, menace de sécession du sud, tradition d'enlèvements d'occidentaux en vue d'obtenir un poste, une subvention, la libération d'un proche ou quoi que ce soit d'autre, attentats ou menaces d'attentats contre des touristes, des intérêts occidentaux ou des ambassades, dont certaines seront fermées quelques jours... Les visas ne sont plus délivrés à l'entrée sur le territoire. Les vols entre Londres et Sana'a sont suspendus.
– On part quand même ?
Si ce que dit la presse est globalement exact, avec les réserves liées à la nécessaire simplification des articles de simple actualité, il y a un inévitable effet de grossissement. De même qu'en novembre 2005, on pouvait croire à lire la presse internationale que la France était à feu et à sang, de même, le Yémen n'est pas exclusivement peuplé de fanatiques, bardés d'explosifs et prêts à tout faire sauter à la moindre occasion. Mais les gouvernements tant français que yéménite pourraient préférer tout annuler plutôt que de prendre le moindre risque.

Les destinations prévues semblent néanmoins suffisamment sûres pour qu'il n'y ait pas d'interdiction officielle du côté français, seulement une sérieuse mise en garde concernant San'a, Socotra restant le seul point vert de la carte du ministère. De leur côté, les yéménites comptent sur la médiatisation de ce voyage pour relancer le tourisme, mis à mal depuis plusieurs mois et plus encore ces dernières semaines. Le voyage est donc maintenu mais certains participants renoncent.

2 février

Dernière réunion avant le départ. Versement du solde, dépot des passeports en vue de l'établissement du visa, le départ qui devait avoir lieu samedi est bien avancé au vendredi et ceux qui ne peuvent partir le vendredi, partiront le lundi.
– Plaît-il ?!
– Il y aura peut-être une possibilité le samedi... Euh, en fait non, ce sera vendredi ou lundi. On partira tous à Socotra, le mardi 23. Quant au retour à Paris, il se fera le vendredi 26 pour ceux qui seront arrivés le vendredi et le dimanche 28 pour ceux qui seront arrivés le lundi.
– Certains arriveront donc mardi à Socotra pour en repartir jeudi ou, au plus tard, vendredi. C'est un peu court, non ?
– Effectivement, donc finalement tout le monde rentrera à Paris dans la nuit de dimanche à lundi.
– Et ceux qui travaillent lundi 1er mars ?
Ils se débrouilleront. Le détail du séjour reste des plus imprécis en particulier concernant les conditions d'hébergement à Socotra. Nous partons dans moins de trois semaines.

3 février

Ceux qui partent le vendredi, soit la date initialement prévue avancée pour cadrer avec les horaires de la Yémenia, devront payer un supplément de l'ordre de 100 ou 150 euros.

10 février

Horaires transmis par mail : le vol pour Sana'a décolle à 7h15 le vendredi. Après consultation du site de CDG, le vol est à 11h00. Nul ne saura jamais d'où sortait ce "7h15".
– Pour les photos, le plus simple seraient de les déposer chez Claire avant lundi 15...
– Les photos, quelles photos ?
– Les photos nécessaires à l'établissement du visa.
– Ç'aurait pas été plus simple de les donner en même temps que le passeport ?
Là encore chacun se débrouille. Les mails s'accumulent, parfois accompagnés de photos, mais le détail du séjour reste toujours aussi flou : nous savons que nous allons à Sana'a puis Socotra et retour pour faire du roller, c'est à peu près tout.

16 février

Ceux qui partent vendredi avec Claire récupèreront leurs passeports à l'aéroport mais les autres... Il serait temps de s'en inquiéter car dans trois jours ce sera trop tard. Mon téléphone choisit de se mettre en grève illimitée précisément à ce moment. Panique ! Les appels au 1013, effectués d'abord par procuration, ensuite depuis une agence France Telecom, restent sans effet : le problème ne vient pas de la ligne. Il ne vient pas non plus du combiné, ni des cables... Il faut attendre la venue d'un technicien, vendredi après-midi, parce qu'avant il se trouve que je travaille, notamment pour payer mon abonnement téléphonique.

La connexion internet fonctionne et permet de fixer un rendez-vous : Claire m'apportera mon passeport et une paire de rollers, des 4*90 de Fila, énormes, à donner sur place.
– Tu peux les prendre ?
Je suppose. Pour un séjour de moins d'une semaine dans un pays au climat des plus cléments, je n'aurai pas grand chose à prendre. Deux paires de rollers devraient donc pouvoir tenir dans le sac.

19 février après-midi

Attente du technicien de France Telecom. Echange des roues des Fila, presque neuves, contre les miennes. Activités diverses en prévision du départ : liste des choses à emporter, récupération des ryals qui m'avaient été laissés lors de mon dernier trek au Yémen (– tu y retourneras sans doute...), oubli du plan de la vieille ville de Sana'a etc. 16h30, toujours pas de technicien. Nouvel appel au 1013, depuis la loge du gardien : le technicien est venu mais il n'a pas trouvé l'immeuble, la porte ou le moyen d'entrer. Il reviendra demain matin.

20 février

Attente du technicien de France Telecom. Tentatives d'intégration des Fila dans le bas du sac. Echec mais mes K2 entrent, les Fila seront donc dans le compartiment principal. Toujours pas de technicien. 1013 derechef. Le rendez-vous a été fixé pour lundi 22.
– J'avais quand même bien précisé que je n'étais pas là...
– On annule, alors ?
Nouveau rendez-vous, cette fois pour le lundi 1er mars entre 13 et 18h, avec un peu de chance (ou de malchance) aucun enlèvement, aléa climatique... ne me retiendra au Yémen.

21 février

Les nouvelles roues font merveilles sur mes K2 mais par quelque bout que je prenne le problème les Fila n'entrent pas dans le sac. Improvisation d'un bagage supplémentaire à grand renfort de sac en plastique et de scotch d'emballage. Mail à tous les partants : si quelqu'un a de la place...

Lundi 22

L'avion est bien à 11h00, il faut donc être à CDG à 9h00, un RER part de Denfert-Rochereau à 8h03, le suivant est à 8h18. Réveil mis en conséquence. Départ à 7h40 : gros sac sur le dos, sac de cabine roulé en dessous, Fila dûment emballés sous le bras. Yalla !

8h45 CDG Terminal 1, hall 5 : personne. Le vol Le Caire Sana'a de la Yemenia est annoncé à l'heure mais il n'y a personne devant les comptoirs d'enregistrement : aucun bipède ressemblant de près ou de loin à un patineur, ni personne d'autre !

Il est encore tôt. J'en profite pour peser le sac : 15 kg. Avec les Fila, je frôle les 20 kg. Ça va encore. Arrivée de Fabrice accompagné de Safya, qui a de la place pour ces %@#§°& de Fila. Alain, Serge, Sabrine, que je connais de vue, d'autres que je ne connais pas du tout, arrivent peu à peu.

Enregistrement. Embarquement prévu à 10h00, porte 25. Incapable de rester en place je tourne autour du T1 tandis que les autres prennent un café. Dernière cigarette avant l'entrée dans le no tabac's land. Zone d'embarquement. Achat de deux cartouches de cigarettes. 10h15. Long couloir gris moche jusqu'à la porte 25. Contrôle de sécurité.
– Les passagers à destination de Sana'a sont priés de gagner la porte 26 (sic), pour un embarquement immédiat.
Je suis dans la file d'attente du contrôle de sécurité.
– Vol en direction de Sana'a, dernier appel.
Les autres arrivent. Nous sommes dans la file d'attente du contrôle de sécurité.
– Vol en direction de Sana'a, ultime dernier appel.
La file avance lentement.
– Vol en direction de Sana'a, ultime dernier dernier appel.
Sac de cabine, ceinture... sont déposés dans le bac idoine. Les autres sont derrière.
– Vol en direction de Sana'a, on ferme les portes.
Passage du portique, qui sonne. Fouille au corps. Rien de ce que j'ai sur moi ne peut expliquer cette sonnerie mais le portique se déclenche aussi de manière aléatoire.
– Vol en direction de Sana'a, le billet de ceux qui ne viennent pas tout de suite va être annulé.
Les autres sont toujours derrière.
– Les passagers pour Sana'a, passez devant.
Je gagne la porte 26 au pas de course. Présente mes excuses pour le retard, relatif, et signale que les autres sont dans la file d'attente du contrôle de sécurité. La même hôtesse qui lance un ultime dernier dernier appel comminatoire et définitif avant annulation du billet me fait signe que tout va bien et qu'il n'y a aucune raison de s'affoler.

Mêmes excuses au personnel de bord. Même indifférence blasée. L'avion est presque vide. Place 17F. Le hublot donc mais aussi la place centrale et le couloir. Nous avons presque tous trois places chacun. Le Yémen n'est pas une destination très prisée en ce moment et avec l'attentat de la veille au Caire, on comprend que ce vol n'ait pas un grand succès.

11h05, l'avion commence à rouler. 11h15, il roule toujours. 11h35, il roule encore. Si le pilote a l'intention de gagner Sana'a par ce moyen, on n'est pas arrivé ! Décollage. Trois nourrissons identifiés. L'un a braillé un peu au début. Tous se taisent durant le vol. Une extinction de voix peut-être. Déchiffrage sur les écrans, exclusivement en arabe, du nom des villes survolées. Dijon, Genève, Milan. Repas insipide mais correct. Héraklion, Larnaka. 15h30. Atterrissage au Caire. Une heure d'attente annoncée. Sortie sur la passerelle. Un employé place un bagage sur le tapis roulant conduisant à la soute, souffle un peu, place un deuxième bagage, souffle un peu... Le tapis roulant s'arrête. L'employé s'éloigne, revient un peu plus tard et recommence à charger, lentement. L'avion se remplit. Les femmes portent presque toutes le niqab (Wikipedia : niqab).

Conversation avec ma voisine Arwa, anglophone, originaire de Taïz, professeur de psychologie à Sana'a, et qui participait à un atelier coorganisé par une université suédoise partenaire de celle de Sana'a. Cet atelier devait initialement se dérouler au Yémen mais les autorités suédoises ont au dernier moment exigé sa délocalisation. Elle ne porte pas le niqab (– Chacune peut faire ce qu'elle veut), le fait qu'elle soit une femme ne pose aucun problème dans ses rapports avec ses étudiants des deux sexes. Elle déplore l'image très négative que la presse donne du Yémen. Les conséquences économiques de l'absence de touristes sont dramatiques, ce que confirmeront plus tard les commerçants de Sana'a.

De manière générale les yéménites se rendent facilement au Caire, qui présente l'avantage de n'être qu'à trois heures de vol de Sana'a (encore trois heures !), pour faire du tourisme, du shopping et surtout se soigner car les hôpitaux yéménites... Le site du quai d'Orsay note en effet que seul le German Hospital situé à Sana'a est aux normes occidentales et qu'il est préférable de se faire rapatrier en cas de problème mais Françoise, qui en visitera un dimanche, nous indiquera qu'il était raisonnablement fonctionnel et quand, lors d'un trek précédent, une marcheuse s'était cassé le bras, il avait été très correctement plâtré (Yemen 2007 : voir samedi 29).

Deuxième repas plus insipide encore que le précédent. J'en donne la majeure partie à mes voisines. Arwa parcourt le vocabulaire arabe d'une soixantaine de mots que je me suis constitué, corrige quelques fautes d'orthographe (une fâcheuse tendance à oublier le point sur le rha) et m'apprend à dire je veux : achti. Un jour peut-être, je connaîtrai 100 mots d'arabe. Sana'a en vue. La Très Grande Mosquée, encore en travaux lors de mon dernier séjour, se détache dorénavant nettement : sa construction aura demandé 7 ans.

Change à l'aéroport. Echange d'adresses mail avec Arwa. Passage de l'immigration. Contrôle de sécurité du sac de cabine (sic). Attente des bagages. Mon sac n'arrive pas. Sabrine récupère le sien parmi d'autres tombés du tapis. Le mien n'y est pas. Un employé m'indique un deuxième tapis, un autre m'informe qu'il correspond à un vol en provenance de Dubaï. Toujours pas de sac. Karel, venu avec une grosse caméra, se la fait confisquer par les autorités, devenues très réticentes à l'égard des journalistes. Il ne la récupérera qu'après intervention de Khadija lors de notre retour à Sana'a. Mon sac finit par arriver, seul sur le tapis. Il semble qu'il y ait eu un problème avec la sécurité. Passage par le contrôle : les roulements destinés à rester sur place avaient une sale tête sur les écrans.

Traversée nocturne de Sana'a jusqu'à l'Arabia Felix. Il fait frais, une quinzaine de degrés. Policier en faction devant l'entrée. D'après Antoine, des policiers ont suivi, ou le plus souvent tenté de suivre, les membres du groupe arrivés vendredi à chacune de leurs sorties. Ce ne sera plus le cas en fin de semaine. Des clefs sont posées sur le comptoir. Ayant l'expérience des escaliers yéménites, aux marches trop hautes surtout à l'altitude de Sana'a, je m'empare du numéro le plus bas : 201. Deux étages avec 15 kg sur le dos suffiront pour ce soir. Dimanche, j'aurai enfin l'explication de cette hauteur des marches, surprenante en regard de la taille des yéménites eux-mêmes : elle visait à empêcher les animaux, traditionnellement logés au rez-de-chaussée, de gagner les étages, dévolus aux humains.

Rencontre dans la cour de quelques arrivés précoces, dont Antoine et Olivier qui attendent de passer en direct dans l'émission Allô la planète sur France Inter à 23h00, heure française, soit 1h00 locale. Ils attendront en vain : apparemment l'émission était prévue le 25 (Allô la planète) Les autres sont allés dormir, peut-être fatigués par le tourisme des jours précédents... ! Nous dînons, ou chipotons dans les plats. Claire s'est relevée pour nous expliquer des tas de choses dont on ne retient guère que les horaires du lendemain. Le vol pour Socotra est à 9h00 et le petit déjeuner prévu en conséquence à 6h00. La douche, froide, dans une salle de bain sans lumière, est vite expédiée. Réveil mis sur 5h30 locale, soit 3h30 perso. !

Leïla saïda

Mardi 23

Petit déjeuner à 6h00, toujours excellent, dans le patio de l'hôtel, toujours très agréable. Bouclage des sacs à peine ouverts. Positionnement prudent des roulements suspects dans une poche accessible. Les Fila ont été casés dans le grand sac de rollers-à-donner de Fabrice. Il est peu probable qu'ils le soient à Socotra, ils pourraient donc aussi bien rester ici mais la décision a été prise de tout emporter. On se débrouillera pour le poids en enregistrant les bagages collectivement.

Sortie devant l'hôtel. L'odeur de gasoil est toujours aussi prégnante mais je la retrouve avec plaisir, du moins pour quelques minutes, car en fin de séjour, surtout après Socotra, elle deviendra au fil des heures de moins en moins supportable.

Sur la route de l'aéroport, plusieurs motocyclistes portent des casques. Apparemment, les campagnes de sensibilisation à la sécurité routière ont eu un impact : deux ans auparavant, dans la Tihama, aucun n'était casqué. Quelques femmes ont le visage découvert mais l'immense majorité portent le niqab et certaines y ont ajouté une burqa, modèle salafiste (Wikipedia : burqa), que je n'avais jusqu'à présent observée que dans la région d'Al Mukallah. L'organisation non gouvernementale Freedom House relève que la condition des femmes s'est améliorée dans la plupart des pays arabes mais s'est plutôt dégradée au Yémen.

Les roulements persistent à grimacer sur les écrans de contrôle. Décollage. Collation. Atterrissage à Mukallah. Les toilettes de l'avion étant bouchées, plusieurs imposent une sortie. Je suis le mouvement. Deux jours de suite dans un avion, ça commence à faire beaucoup. Deuxième décollage. Traversée de la mer d'Arabie. Socotra en vue. Qalansya d'abord, dont je reconnais la plage, séparée de la ville par une dune de sable blanc. Hadiboh ensuite.

Bagages entassés sur un pick-up, puis sur la galerie d'un des minibus et dans un 4x4. Bipèdes entassés à leur tour dans les véhicules. Un percnoptère, le premier, fait la joie des photographes. Nous faisons la connaissance de Ryan et Adams, deux des fils de Faris, fondateur du Yemen Observer, parrain de ce voyage comme du précédent, ainsi que de Sybille, à Sana'a pour deux mois afin d'y apprendre l'arabe. Je prendrai les références de son école. Depuis le temps que je souhaite retourner au Yémen autrement que dans le cadre d'un circuit organisé, ce serait une possibilité. En plus, l'école propose un hébergement.

A l'entrée d'Hadiboh, arrêt dans une station service, ou ce qui en tient lieu, pour regonfler un pneu très défaillant. Demi-tour. Nous n'allons pas à Hadiboh mais plus à l'est, à Di Hamri, où nous devons camper ce soir. Le paysage – montagne à droite, mer à gauche, adeniums et dendrosicyos (ne pas confondre !) sur la plaine, dragonniers se dessinant sur les crêtes, villages de pierres ocres, palmeraies, dos et fesses d'Antoine à moitié sorti pour prendre des photos – est superbe mais, entre avion et voiture, je sature. Souvenir de l'occupation soviétique : un radar, à jamais immobile, et deux tanks rouillés attendent l'ennemi qui pourrait venir du nord. Khadija indique au loin les deux pics signalant Di Hamri. A vol d'oiseau, ce n'est plus très loin mais les véhicules doivent contourner la baie avant d'emprunter une piste cahoteuse. Les "accumulations de matériaux de construction" (private joke) sont toujours là : d'un côté les pierres, de l'autre les coquillages (ou les coraux), dont on tirera la chaux destinée à blanchir l'intérieur des habitations.

Chemin de graviers jusqu'au paillotes. Il fait chaud, de l'ordre de 30°C. Les bagages ne sont pas arrivés et avec eux sandales et maillot de bain plus appropriés aux lieux. Déjeuner : poissons, riz, crudités. Je vais me changer derrière la baraque abritant les sanitaires et gagne le rivage. Le fond est férocement caillouteux mais la mer est tiède et les pieds ne souffrent pas longtemps, du moins aujourd'hui... Masque et tuba ouvrent un aquarium. Des poissons chirurgiens, bleu nuit aux extrémité jaunes, des poissons trompettes blancs et très effilés, les seuls que j'identifie. Ces poissons noirs blancs et jaunes avec une très longue nageoire dorsale, fréquents dans les animaleries et qui existent donc réellement, en l'occurrence des cochers fantômes. D'autres plus gros au corps mauve et à la tête turquoise, qui sont peut-être des poissons perroquets. D'autres encore tout noirs avec des bordures bleu électrique sur la tête et la queue. Un plus petit au corps vert-jaune et à tête mauve. Des minuscules sombres avec une longue rayure bleue sur tout le corps, des gobies. Des coraux bien sûr, très découpés, sombres et bordés de blanc, ou violets et comme fleuris. Sortie à l'air libre le temps d'escalader le pic. C'est beau. Retour dans l'eau. C'est mieux. J'y passerai presque trois heures, pour une fois sans m'affoler, mais en me gardant de m'éloigner d'endroits où j'ai suffisamment pied pour me récupérer en cas de panique.

Il commence à faire plus frais. Il faut se décider à ressortir. Certains ont vu une tortue. Trop tard pour partir à sa recherche, le soleil est très bas sur la colline qui borde le site, il fera nuit dans moins d'une heure. Au cours de l'après-midi les tentes se sont montées. Je m'approprie la seule possédant deux portes et invite Sabrine, coloc' de la veille, à le rester.

La nuit est tombée. L'étoile polaire apparaît très bas sur l'horizon et une montagne m'empêche de savoir si la Croix du Sud est également visible. Orion nous surplombe. Un jour j'apprendrai à reconnaître les autres constellations... Dîner de riz-poisson-crudités agrémenté d'une langouste en supplément que je partage avec Bernard. Certains s'insurgent de n'avoir pas été informés de cette possibilité langoustière. Nous sommes une trentaine, rarement tous présents et attentifs en même temps. Les informations circulent et circuleront assez mal tout au long du séjour, ce qui au reste importe peu puisque presque toutes sont destinées à être remises en cause jusqu'au dernier moment.

Ryan et Adams proposent un cours de danses yéménites, auquel certains se prêtent. Pas moi. Je tourne en rond, pars vers le rivage, reviens, puis me résous à rejoindre la tente, où Sabrine est déjà couchée. Départ prévu le lendemain à 11h00.

Leïla Saïda

Mercredi 24

Réveil spontané à 6h30. Petit déjeuner de crêpes au miel. Certains sont allés se baigner. Nous partons finalement à 8h00, avec la perspective de patiner sur la route puis de monter à pied jusqu'à une vasque d'eau douce. Chacun boucle son sac. Penser à emporter : rollers et protections, chaussures car, pour connaître la vasque en question, j'informe ceux que je croise que le chemin est impraticable en tongs, et maillot de bain, car pour beaucoup eau signifie baignade. Tout se fait en urgence et Marlène maugréera toute la matinée contre cette précipitation incompatible avec son tempérament, son besoin de réfléchir avant d'agir et la lenteur de sa réflexion.

En attendant, on a perdu Nathalie. Elle n'est pas là. Nul ne l'a aperçue ce matin. Certains se souviennent de l'avoir vue partir hier soir vers l'est, peut-être vers le pic, avec son gros sac. Pas de nouvelles depuis. Une délégation part à sa recherche. Revient une vingtaine de minutes plus tard : elle dormait à proximité du pic et dormirait encore si nul n'avait pensé à la chercher. Le temps qu'elle attrape deux-trois crêpes, nous sommes dans les minibus et reprenons la piste au son des récriminations de Marlène.

Quelques kilomètres de route, arrêt pour chausser. Ryan et Adams sont en longboard. Premiers coups de patins sur Socotra, en plein soleil, il fait chaud, nous avons le vent de face – Thomas assure au vu de l'écume qu'il est de force 4 – c'est dur, malgré le relief quasi nul, mais c'est magique. Les premières centaines de mètres sont ponctuées d'arrêts photos, puis un petit groupe prend un rythme plus régulier. Le revêtement est excellent mais la route fréquemment barrée par des ralentisseurs féroces, trop hauts, trop raboteux pour nos roues, et des coulées de pierres, plus ou moins longues, que nous passons élégamment en canard. Quelques arrêts pour attendre les uns les autres, guetter le reste du peloton, échanger quelques mots ou plutôt quelques gestes et mimiques avec les autochtones, intrigués par nos rollers.

Bien que l'île se soit considérablement développée depuis une douzaine d'années (aéroport, route, électrification progressive des villages, moteurs de bateaux...), la plupart de ses habitants vivent encore comme leurs ancêtres devaient pouvoir le faire mille ans auparavant. Les moyens de communication modernes (téléphone, internet, télévision) sont inaccessibles à l'immense majorité, faute d'infrastructure (pas de couverture générale de l'île en matière de téléphonie, pas d'électricité), faute de moyens financiers aussi : le Yémen compte parmi les pays les plus pauvres (Liste wikipedia : PIB/hab, PPA) et Socotra en est le quart-monde. Non seulement donc, il ne doit pas y avoir une seule paire de rollers sur l'île mais nombre de ses habitants ignorent vraisemblablement jusqu'à l'existence de tels objets. Notre mode de déplacement doit leur paraître irréel, surtout vu de loin, et le mime des enfants, bras écartés, semble indiquer qu'à leurs yeux nous volons au-dessus de la route. Découvrir les roues, faire rouler un patin à la main, comme certains feront un peu plus tard, leur prouve que nous ne disposons d'aucun pouvoir surnaturel.

Passage d'un wadi plein d'eau, dans lequel Antoine se précipite avec ses rollers. Je continue avec Thomas. Sur cette route sans ombre, ni véritable relief, il est difficile de s'arrêter durablement : après la butte, en bas de la descente, un peu plus loin il semblerait qu'il y ait de l'ombre, il n'y en a pas, en haut de la butte alors... Traversée d'un village au moment de la sortie de l'école. Grand succès. les enfants se précipitent vers nous. Ils sont gentils, souriants, curieux, un peu quémandeurs (qalam ! qalam !) et surtout beaucoup trop nombreux. Les autres n'arrivent pas. Nous prenons la fuite poursuivis par une horde qui, à défaut de nous pouvoir nous rattraper, nous empêche de nous arrêter. Le vent souffle toujours. Arrivée à proximité d'un pont suffisamment loin des mômes et sur lequel des bornes invitent à s'asseoir. Pause. Une femme travaillant dans un potager enclos me propose de l'eau : mae ? en montrant son tuyau. Je refuse en montrant ma bouteille. Echange nécessairement limité vues mes compétences en arabe, a fortiori en socotri. Je m'apprête à repartir quand Olivier arrive à pleine vitesse.
– Vous êtes allés bien trop loin ! Demi-tour ! Tous les autres sont déjà en train de monter ! Où est Thomas ?!
Il était un peu plus loin. Le trajet inverse avec le vent dans le dos est plus facile. Les écoliers se sont dispersés mais Thomas manque de tomber en évitant un imprudent. Arrivée au minibus. Echanger les rollers contre des chaussures, sous le regard attentif de quelques enfants. Saisir maillot de bain et paréo. Découvrir qu'il n'y a plus une seule bouteille d'eau disponible et qu'il faudra donc faire avec ce qu'il reste de la mienne. C'est parti et parti trop vite : avant même d'entamer la montée j'ai un point de côté.

La montée est atroce. La chaleur, les kilomètres en rollers, la nécessité d'économiser l'eau et sans doute aussi un manque de sucre me coupent les jambes. Je m'arrête tous les cinquante mètres pour reprendre mon souffle et convaincre mes mollets de se remettre au travail. Je reconnais certains passages du chemin mais ne me souvenais pas d'y avoir autant souffert. Maigre consolation, je ne suis pas la seule. Nous rattrapons Claire, Marlène et quelques autres assis sous un dragonnier. Négociation avec mes petits muscles, repartir, renégocier, repartir, pied droit, pied gauche, cailloux, pied droit, grimper, s'arrêter, souffler... Les autres ne sont pas très loin devant. Je les aperçois arrêtés sous un surplomb. Je rattrape Michèle. Une course de tortues épuisées s'engage, chacune doublant l'autre à mesure de nos arrêts respectifs.

Le vieux dragonnier marquant le tournant vers la vasque est en vue. Descente un peu périlleuse. Se baigner à défaut de pouvoir boire suffisamment. Adams, passé par un autre chemin, arrive avec des paquets de biscuits, mais toujours pas d'eau, personne n'en a, et contrairement à ce que nous pensions, ce n'est pas ici que nous déjeunons. Il va donc falloir redescendre. Les derniers sont arrivés. 12h30, il faut repartir, en dépit des protestations de Marlène, pour qui c'est encore une fois trop rapide.

Le socotri qui a guidé Adams nous indique un raccourci pour gagner le chemin. Je passe devant Khadija et Sahar, la fille d'une de ses amies, qui tout au long du séjour semblera passablement perdue, afin de les guider. La descente est plus facile que la montée. Bien que malaisés à avaler sans eau, les biscuits m'ont redonné un peu de sucre. Le surplomb rocheux, quelques dérapages mal contrôlés (– be careful !), le passage sous un rocher... Le long mur marquant l'entrée du village est en vue. Arrêt pour Sahar manifestement épuisée. Le reste du groupe, guidé par le socotri, nous rejoint. Retour aux minibus à 13h30. La sandale d'Antoine a rendu l'âme dans la descente. Il arrive avec un bricolage de semelle, de ficelle et d'un t-shirt destiné à protéger son gros orteil sérieusement amoché dans l'aventure. C'est l'occasion pour le guide de nous faire découvrir la pharmacopée locale : un arbre que l'on trouve partout et dont la sève possède des vertus antiseptiques et cicatrisantes quasi-miraculeuses.

Nous attendons les derniers. Une boutique vend peut-être de l'eau mais elle est fermée. Le propriétaire est parti déjeuner. Serge tente de distribuer de échantillons d'eau de toilette aux fillettes présentes, sans succès. Elles s'enfuient à son approche. Une femme aura peut-être plus de chance. J'essaie à mon tour. Les garçons font barrage. Je précise : bint (fille). L'un d'eux insiste. Je le fixe avec étonnement : bint ? Il renonce et les fillettes ont leurs échantillons.

14h00, les autres n'arrivent toujours pas.
– Deux des véhicules pourraient peut-être déjà partir sans les attendre ?
La décision est prise mais la boutique a ouvert entre temps. Achat des trois seules bouteilles disponibles, que je distribue au hasard. Les derniers arrivent, plusieurs passent par la boutique. On attend. 14h15, deux minibus démarrent enfin. Toujours plus à l'est. Fin de la route. Suivre la piste jusqu'à une caverne, où nous allons pouvoir déjeuner : salade, pain, vache-qui-rit, fruits, EAU.

On repart très vite, sur la piste, toujours plus à l'est, jusqu'à une grande dune de sable blanc. J'entreprends l'escalade mais renonce au bout de quelques dizaines de mètres. Ryan (ou peut-être Adams) s'est improvisé un surf des sables en démontant les roues de son longboard. Plusieurs vont jusqu'au sommet. Certains se baignent. Je tourne en rond. Il n'y a rien à voir dans les rares trous d'eau. Je me suis déjà baignée aujourd'hui et dépourvue de nageoires et branchies ne vois aucune raison de renouveler l'opération. Quelques dauphins au loin. J'arpente la plage à la recherche de coquillages. Je tourne en rond, me résous à sortir mon livre (pour ceux que ça intéresse : Baxter Transcendance). Plusieurs sont assis en haut de la dune, d'autres nagent au loin à la rencontre des dauphins. Décidément, les plages m'ennuient.

Le soleil descend sur les collines. Retour à Hadiboh, où l'on arrive à la nuit tombée. Installation dans un hôtel tout neuf. Les chambres se répartissent le long de galeries entourant un patio. Douche. Dîner. Jean-Michel nous décrit longuement sa côte de bœuf idéale, saignante, accompagnée de frites croustillantes ou de pommes de terre sarladaises, avec peut-être une petite sauce au roquefort. Le contenu de nos assiettes est moins réjouissant – quelques frites froides autour d'une part de poisson ou de poulet trop cuits – mais, affamé, il obtient avec Fabrice une deuxième, puis une troisième part, suivies de quatre parts de crème brûlée, que leur apporte un serveur hilare.

Le programme du lendemain est incertain : il faut être prêt à 8h00 mais prêt à quoi ? Il est entendu que nous devons patiner, monter sur le plateau de Diksem mais reste ensuite une alternative : revenir dormir à l'hôtel ou camper sur une plage de la côte sud. Vu mon amour des plages, je milite pour le retour à Hadiboh, ce qui nous laissera plus de temps pour marcher sur le plateau et nous épargnera le tri des machins à emporter ou à laisser à l'hôtel, sans que nous sachions non plus si les chambres restent à notre disposition ou s'il faudra tout rassembler dans un coin. Cette option paraît plus ou moins adoptée. Je fuis la salle à manger très sonore. Il commence à être tard. Sabrine dort déjà malgré les claquements et vrombissements occasionnels de la climatisation.

Leïla saïda

Jeudi 25

Réveil à 6h30 pour un départ à 8h00. Quelques kilomètres en minibus vers l'ouest. Arrêt pour chausser. C'est parti, avec cette fois le vent dans le dos. Un rêve. A gauche, la montagne, à droite la mer turquoise avec ses longues plages de sable blanc. Il est scandaleux que des pauvres vivent dans un tel environnement ! Les pauvres doivent vivre dans des bidonvilles, moches, et dans des pays au climat de préférence calamiteux ! La route est idéale : les ralentisseurs marquant les entrée et sortie de chaque village sont toujours aussi féroces mais nous sommes dans une plaine et il n'y a plus de coulées de pierres et de sable à négocier.

Traversée d'un village. Des hordes d'enfants sur le chemin de l'école, avec sur le dos des sacs bleus portant le logo de l'UNICEF. Beaucoup s'arrêtent. On continue tout droit. Connaissant la suite du programme, je sais où nous devons bifurquer et l'abus de kilomètres n'est donc pas à craindre. Demi-tour quand même pour savoir ce que deviennent les autres. Leçon de patinage improvisée au bénéfice de Paul. Vue la densité de circulation, la bande centrale peut lui servir de guide pour positionner correctement ses pieds : le pied droit à gauche de la ligne, le pied gauche à droite et on bascule le poids du corps à chaque foulée, c'est pas compliqué, si ?

Arrêt au carrefour conduisant à Diksem. J'étais mauvaise langue : il n'y a pas une seule route (est-ouest) à Sococta, mais deux, la deuxième traversant l'île du nord au sud à travers la montagne. Echange de gestes et mimiques avec les socotri présents. Les autres suivants arrivent peu à peu. On repart en direction de Diksem. La montée qui se profile à quelques centaines de mètres nous décourage d'avance. Seuls Fabrice, Agnès, et Thomas osent s'y attaquer. Les autres attendent les minibus. Ryan s'est blessé au pied. Romain surtout s'est fait rouler dessus alors qu'il catchait une voiture en filmant. Rien de plus grave qu'une superbe pizza. Il faudra trouver un arbre magique.

Montée en minibus. On croise Fabrice qui profite de la descente et fait signe qu'il n'a besoin de rien. Il sera récupéré plus tard par un automobiliste de passage qui le montera à Diksem. Premiers dragonniers. Arrêt au village, où des enfants se précipitent vers nous. Serge a cette fois entrepris une distribution de jouets (petites voitures, petites poupées...) et doit résister à une dizaine de gamins qui se collent à lui en criant ani, ani, ani (moi, moi, moi). J'interviens avec un rhalass ! (suffit !) rageur. Je ne peux pas en dire beaucoup plus mais c'est efficace, au moins provisoirement. Petit tour avec Khadija, Sahar et Alain afin d'admirer la vue sur le canyon qui nous sépare de Firmin. On repère un endroit où déjeuner, sous des dragonniers suffisamment proches les uns des autres abriter une trentaine de personnes. Les plats seront apportés ailleurs et vite repérés par les percnoptères, qui se massent autour de nous. Mieux vaut ne pas laisser son assiette sans surveillance.

Nous repartons très vite car le troisième minibus a poursuivi son chemin jusqu'à la plage de la côte sud, celle où nous devions camper et finalement non. Traversée des montagnes. Le sol est noir, caillouteux. Les adeniums, en fleurs, succèdent aux dragonniers. En contre-bas un canyon de pierres sombres. La route serpente un peu mais le pourcentage de la pente reste parfois impressionnant. Au bas des montagnes, la plaine est plus aride que sur la côte nord.

La plage borde une palmeraie et quelques paillotes contribuent aussi à donner de l'ombre. Le groupe égaré finit de manger. Tous vont se baigner. Je me joins au mouvement mais me lasse assez vite de sauter dans les vagues. Il n'y a rien à voir, ni poissons, ni coquillages dans les flaques. Il n'y a qu'à attendre. J'espère seulement rentrer à Hadiboh avant la nuit pour trouver dans le souk un de ces foulards que portent les femmes de Socotra et que je sais ne pas pouvoir trouver à Sana'a. Je finis par amorcer l'idée d'un possible départ mais il est déjà tard. Le temps que la décision soit prise, que tous enregistrent l'information, reviennent vers les véhicules, le soleil est déjà très bas sur l'horizon et, à peine parti, le minibus s'arrête pour que les photographes puissent immortaliser sa disparition. Remontée jusqu'à Diksem. Nouvel arrêt : c'est l'heure de la prière et un des chauffeur s'est semble-t-il joint à des automobilistes de passage. On repart. Une odeur de chaud. Le minibus qui nous précède a des problèmes de radiateur et déjà le matin l'eau d'un wadi avait été mise à contribution. Le monde m'en veut !

On finit par arriver encore plus tard que la veille. Je tente quand même. La plupart des boutiques sont encore ouvertes. Reste à trouver celle qui est susceptible de vendre ce que je cherche. Le matin avec Sybille je me suis informée du nom de l'objet, non pas chalma comme pour désigner les grandes étoles de la Tihama mais plutôt chale. C'est facile à retenir mais manifestement insuffisant : je dois mimer l'objet en répétant imra (femme) pour me faire comprendre.
tchale ?!
Oui, bon ça va, j'étais pas loin quand même !

De boutique en boutique, je parviens à celle qui est susceptible de vendre les tchale que je cherche. Ils n'en ont pas. Je me résous à en prendre d'autres, très jolis, mais ce n'est quand même pas ce que je voulais. Retour à l'hôtel. Dîner, toujours aussi peu convaincant. Le cuisinier est philippin, il ignore tout de la cuisine yéménite et apparemment aussi de toute autre ! Repéré la veille, Jean-Michel bénéficie d'un traitement de faveur, tandis que le directeur de l'hôtel photographie la salle, presque pleine, sous tous les angles.

Le programme du lendemain est encore indéterminé. Initialement, nous devions tous passer la journée sur la plage de Qalansya, à l'ouest de l'île, mais dès le premier jour, j'avais eu l'occasion d'exprimer mes réticences à Khadija. Le site est magnifique certes – une grande plage incurvée autour d'une mer turquoise s'assombrissant jusqu'au bleu nuit et bordée d'une dune de sable blanc – il fournit de magnifiques photos mais, de là à y passer la journée entière, en plein soleil, l'option d'un retour à Di Hamri est hautement préférable. Les deux options sont proposées, les discussions s'engagent, dans la salle à manger toujours aussi sonore. Les points de vue sont inconciliables : il existe de farouches partisans des plages de sable et nombre de ceux qui viennent pour la première fois souhaitent voir le plus de choses possibles. Certains circulent de table en table pour faire valoir leur point de vue. Quelques uns commencent à s'énerver. Il y aura finalement deux groupes et chacun est invité à inscrire son nom sur une liste, qui évoluera jusqu'au moment du départ...

Soins à Romain avec une branche de l'arbre magique rapportée par le directeur de l'hôtel : quelques minutes après son application, la plaie ne saigne plus et s'est couverte d'une croûte noire qui la protège. Les tensions s'apaisent. Certains partent à la découverte Hadiboh by night. Je m'installe dehors avec mon livre et un anti-moustique, pas inutile ici.

Leïla saïda

Vendredi 26

Le départ pour le Far West est prévu à 8h00, celui pour Di Hamri à 10h00. Réveil mis à 7h30, des fois que... Après le départ des amateurs de plage, j'entreprends avec Agnès une visite d'Hadiboh. La ville ne présente pas grand intérêt : de petites maisons basses centrées sur des patios, des rues poussiéreuses, jonchées de détritus divers – sacs et bouteilles en plastique, que les chèvres ne dédaignent apparemment plus, canettes métalliques, emballages brillants de confiseries –, circulation chaotique de quelques véhicules le plus souvent hors d'âge, à l'exception notable d'un quad jaune, tout neuf, qui passe et repasse devant l'hôtel. Un nouveau centre ville tend à émerger autour de la seule rue goudronnée mais le centre historique est plus à l'est et plus proche de la mer. On y parvient en revenant sur nos pas par une rue parallèle, saluées par de nombreux enfants : c'est vendredi, l'école est fermée. Arrivée dans le souk canal historique. Je reconnais la boutique Aux Merveilles de Paris, dont l'enseigne s'orne d'une Tour Eiffel. Impossible de passer à côté. J'y trouve les tchale vainement cherchés la veille (800 ryals, soit 3 euros l'unité). Poursuite de la visite mais, quoi qu'il en soit de notre bonne volonté, les richesses du lieu sont rapidement épuisées et nous retournons à l'hôtel.

Départ pour Di Hamri avec le matériel de baignade et les rollers, que, croyant bien faire, l'un des chauffeurs rapportera à l'hôtel pendant que nous nous baignons. Le trajet paraît moins long que mardi. La piste est bordée d'arbres magiques : en cas de besoin, la pharmacie n'est pas loin ! Et puisqu'on en cause, ce sera l'hécatombe : mon pied gauche d'abord, agressé par une pierre maligne sur le chemin d'accès, Balkis, la fille d'Ammar et Malika, qui nous ont rejoints mercredi, coupée ensuite par les rochers, Adams, mordu par une murène, mon pied gauche derechef, profondément coupé par des assaillants non identifiés (note perso. : penser à acheter des bottes de plongée)..., sans compter les brûlures, qui une semaine après se feront toujours sentir, dues aux coraux de feu, ces coraux sombres bordés de blanc restés inoffensifs le premier jour, et doréanvant identifiés comme des millepora complanata. La presse avait raison : le Yémen est dangereux et Socotra pourrait passer en rouge.

Le spectacle sous-marin est toujours aussi sublime. Outre ceux du premier jour, il y a des poissons jaune d'or aux extrémités noires, qui sont peut-être des papillons jaunes à larme. Un gobie tourne autour d'un poisson trompette pour un partenariat au moins provisoire. D'autres plus gros, gris, à la nageoire dorsale jaune et remarquable surtout par un point blanc à la base de la queue, peut-être des chirurgiens à six éperons (Prionurus microlepidotus). Un bénitier aux lèvres violacées, entraperçu alors que je fuyais les millepora complanata et que je ne retrouverai pas. Pas de tortues mais une vingtaine de dauphins, qui passent, puis repassent à cent ou deux cents mètres du rivage.

Karel, Khadija, Safya et Sahar se sont engagés pour une séance de plongée. Les deux premiers sont expérimentés, non les deux autres et Sahar abandonnera très vite. Je serai bien tentée mais vu mes rapports conflictuels avec l'eau, je préfèrerai avoir affaire à un professionnel et de préférence francophone. La journée se passe. Il commence à faire plus frais. Khadija et Karel sont repartis plonger. On attend leur retour pour rentrer à Hadiboh, où je conduis Safya aux Merveilles de Paris, après m'être précautionneusement munie du sac à leur effigie. Le sac passera de main à la terrasse du marchand de jus de fruit jusqu'à ce qu'un autochtone identifie son origine et m'indique le chemin d'un vague geste de la main.

L'autre groupe rentre de Qalansya, massivement brûlé par le soleil, mais enchanté de sa journée : baignade, jeu de ballon, pêche en mer et quelques kilomètres en rollers, au retour, de nuit, sans lampe, ni aucun éclairage. L'état de Muriel, écorchée à la cuisse et au menton, témoigne du caractère un peu aventureux de l'entreprise. Jean-Michel avait parié avec Sybille qu'ils ne rouleraient pas. Il a perdu et honore dignement son pari en nous gratifiant d'une danse du ventre, en pagne turquoise et cache-cœur jaune orangé, sur la table du mafraj de la terrasse : par égard pour sa famille, les images ne seront pas publiées. Adams (au bruitage) et Ryan enchaînent sur un rap en anglais. La vocation d'infirmière de Françoise trouve sa pleine expression : munie d'une branche de l'arbre magique, mieux choisie par le directeur de l'hôtel que par nous-mêmes à Di Hamri, elle badigeonne toutes les plaies à sa portée. Ça fait maaaal ! Preuve sans doute que c'est efficace mais tudieu que ça douille ! Je plains d'avance Muriel dont les plaies sont moins profondes mais bien plus étendues que mes coupures.

Certains ressortent pour boire un verre (de thé). L'arbre magique a eu raison de mon pied puis de ma personne. Je boite en rond, discute avec les uns les autres, le patio se vide.

Leïla saïda

Samedi 27

Le vrombissement du climatiseur nous réveille avant 7h00. L'avion est à 11h00, ce qui laisse largement le temps de refaire un tour d'Hadiboh, où je guide un autre groupe jusqu'aux Merveilles de Paris, puis jusqu'à la boutique de miel. Entassement des bagages dans le pick-up et partout où il y a de la place. Entassement des bipèdes dans l'espace restant. Départ. Arrêt impromptu pour cause d'instabilité manifeste de la pile de bagages du pick-up. J'en profite pour infliger une nouvelle dose d'arbre magique à mon pied gauche. Arrivée à l'aéroport. Enregistrement vers 10h00. Un directeur de l'AFD présente leurs actions à Frédéric. Il explique en particulier les erreurs initialement commises dans l'apport d'eau en Afrique. Dans les années 70, on creusait un puits, installait une pompe et chacun bénéficiait gratuitement de l'eau ainsi obtenue. Le système fonctionnait correctement pendant trois ans, aux termes desquels l'absence d'entretien, l'usure de la pompe... le rendaient inopérant. Actuellement, on demande en un premier temps aux femmes de créer un groupement avec une présidente, une secrétaire et une trésorière, chargées de gérer les installations et de percevoir l'argent dorénavant exigée pour l'eau. Parallèlement, un homme, généralement celui qui s'occupe déjà de la réparation des véhicules, est formé pour s'occuper des pompes, muni de pièces de rechange et chargé de veiller aux installations de tout un secteur. Le principe du paiement de l'eau peut être aménagé pour les plus indigents mais cette organisation a l'avantage de permettre une pérennisation du système.

Passage dans la salle d'embarquement. Fouille au corps par une femme entièrement voilée dans une cabine isolée des regards. Début de l'attente. Discussion avec la femme du directeur de l'AFD : eu égard aux fonctions de son mari, elle n'a pas le droit de travailler mais trouve largement à s'occuper en s'engageant dans des actions bénévoles avec d'autres femmes. En revanche, les étrangers n'ont pas le droit de quitter Sana'a, même pour aller visiter le Wadi Dhahr, qui ne se trouve qu'à quelques kilomètres : les visites, dûment escortées, de ceux qui sont arrivés vendredi, comme celle qui sera proposée aux derniers arrivants cet après-midi, constituent donc un privilège mais je ne parviens pas à savoir si l'interdiction de principe émane des employeurs ou des autorités yéménites.

12h30 : décollage. Escale à Mukallah. Traversée de Sana'a. Arrivée à l'Arabia Felix à 15h30 pour un déjeuner... tardif : mezze, viande et poisson en sauce, viandes et riz sans sauce, fruits. Déjeuner copieux, dont il ne faut pas abuser car nous sommes conviés dans moins de quatre heures à un dîner officiel avec le ministre du tourisme. Récupération de clefs. J'en prend une au hasard. Hurlements d'Olivier :
– Qui a pris la 103 ?!
Je n'avais pas compris que chacun reprenait sa chambre initiale, sous réserve d'échange de coloc'. Sabrine ayant rejoint Agnès n°2, je partagerai la chambre 201 avec Safya.

J'ai décliné l'invitation faite aux arrivés du lundi d'aller visiter le palais du Wadi Dhahr, magnifique, mais déjà vu trois fois et pars rapidement à la recherche d'une boutique de halva, harissa en arabe, découverte lors du précédent séjour. Je pense avoir localisé la rue, parallèle au Wadi As-Sailah, que j'atteins en croisant des dizaines de personnes roulant devant elles une bouteille de gaz, la parcours d'un bout à l'autre sans rien trouver, jusqu'à ce qu'un panneau indique Bab Shuub. Une malédiction personnelle voulant que tout déplacement dans la vieille ville me ramène inévitablement dans le quartier de Harat Shuub, j'y vois un signe et reviens résignée à l'Arabia Felix, où je fais part à Yasser de mes intentions frustrées.
– Acheter quoi ?
Harissa, c'est quelque chose qui se mange, sucré...
– Ah ! harissa !
– C'est pas ce que j'ai dit ?!
Il m'indique un endroit, dans la même rue, juste à côté du Western Union, devant lequel je me souviens d'être passée. Retour sur les lieux, au pas de course, car nous avons rendez-vous à 18h30. La boutique était bien là. Achat. Retour à l'Arabia Felix. Douche froide à la lumière de ma frontale : l'ampoule ne s'allume toujours pas et la douille est tellement fragile que j'évite d'insister. Mettre des vêtements propres à défaut d'élégance. 18h31, je suis à l'heure.

Traversée de la ville, dûment escortés, jusqu'au restaurant libanais Al Deewahn, une institution à Sana'a. Installation dans un mafraj extérieur, où l'on nous sert un jus de citron vert. Karel a récupéré sa caméra, juste à temps pour filmer ce dîner. Arrivée de Faris, puis du ministre, qui serre toutes les mains. Passage dans la salle à manger pour un repas pantagruélique, du moins à mon échelle : mezze (houmous, salades, samosa...), cassolettes de viandes, poissons et haricots, plat de diverses viandes cuites en brochettes acompagnées de riz et légumes, deux plats de poissons, de la pâte de date au miel, des fruits et une crème aux œufs, le tout arrosé d'un soda... vert, goût pomme, en ce qui me concerne. Le dîner a été accompagné de musique et de danses yéménites. Puis viennent les discours, dans lesquels chacun remercie tout le monde. Le ministre nous remet une médaille à la double effigie de Planet Roller et du Ministère du Tourisme. Tous les convives sont ensuite invités à danser, je me défile en exagérant ma boiterie. Adam et Ryan reprennent leur rap. Le ministre s'en va, puis Faris. La soirée s'achève. Retour au bus.

Je monte dans une voiture avec Karel et Lawrence. Passage devant une boutique de miel. Idée qu'il serait bien d'y retourner le lendemain. Arrêt quelques mètres plus loin. On attend. Les policiers qui nous escortent sont arrêtés derrière nous. On attend. Karel finit par sortir. Les autres sont descendus pour investir ladite boutique. Le rêve de tout commerçant. De vieilles légendes racontent comment un car de touristes s'arrête un jour devant un magasin...

Longue attente le temps que chacun se fasse servir : miel éthiopien, égyptien, yéménite aussi. Chacun veut goûter. Hésite. Le bus pourrait partir et revenir ensuite chercher les derniers...
– Quoi ?! C'est scandaleux ! On a attendu ! Chacun son tour !
– Et ceux n'achètent rien ?...
On attend donc. Les derniers pourraient prendre la voiture, ce qui permettrait au bus de repartir ?...
– Quoi ?! Il n'en est pas question ! Mes affaires sont dans le bus !
On finit par redémarrer en laissant Karel, Lawrence et Sybille, qui reviendront avec la voiture. Retour à l'Arabia Felix.

Leïla saïda

Dimanche 28

Matinée libre passée dans le souk. Serge et Alain m'ont demandé de les guider, bien que je les ai prévenus de ma propension à me perdre dans la vieille ville et gagner le quartier de Harat Shuub définitivement dénué d'intérêt. Le GPS sur lequel Bernard a enregistré les coordonnées de Bab al Yemen nous évite de nous fourvoyer dès les premières minutes.

Le souk donc avec un arrêt nécessaire à Al-Bahlawan, qui vend toutes sortes de keffieh (chamar), futah, pashmina, écharpes... Achat d'épices, de bijoux, chaussures, galettes de sésame... Alain essaie de marchander le moindre objet, y compris trois cartes postales, vendues 150 ryals, soit 0,5 euro. Je n'essaie même pas. La discussion fait peut-être partie intégrante de l'acte d'achat mais j'aurais honte de pinailler pour un euro, surtout avec le gouffre qui sépare mon niveau de vie de celui des yéménites. Reste quand même que lorsqu'un siège d'Hadramaout nous est proposé à 800 ryals, je signale avoir acheté le mien dans la même boutique à 250, deux ans auparavant et c'est ce prix qui sera finalement appliqué. Partout nous sommes accueillis par des Welcome to Yemen, Hello sadiq (ami)... Un homme m'offre au passage un ouvrage intitulé Le Message de l'Islam, en français. Une recherche rapide indique que son auteur, Abdurrahman Al-Sheha, appartient au groupe fondamentaliste Jama'at al-tabligh (Société pour la propagation de l'islam), créé en Inde en 1927 et très actif en France (présentation glanée surla toile, exemple d'action à l'Université de Nantes). Je prends toujours : s'informer ne nuit jamais.

Sortie de la veille ville. Un vieillard nous accoste. Je ne comprends (évidemment) rien de ce qu'il nous veut. Un autre intervient en nous faisant discrètement signe de nous éloigner. Sur les trottoirs qui longent les remparts, des SDF effondrés dans une épouvantable odeur d'urine. On continue la rue : certains cherchent une poste, Alain n'a pas trouvé ses chaussures. On trouve le tout dans la rue de la boutique de harissa. Retour à l'Arabia Felix.

Le déjeuner initialement prévue à 12h00, non 12h30, est maintenant à 13h30. Depuis le début du séjour, Claire nous parle de la fenêtre yéménite faite sur mesures qui remplacera avantageusement le papier-bulle de sa cuisine. Elle doit la récupérer aujourd'hui selon des modalités un peu incertaines. On repart dans le souk à la recherche du fabricant.
– Il est près de la grande mosquée.
Certes mais il y a des dizaines de fabricants de fenêtres, tous rassemblés dans le même quartier et nous tournons longuement en présentant la carte dudit fabricant aux passants avant de trouver le bon. La fenêtre est prête, Claire demande d'en changer deux carreaux, paye, s'assure que l'objet sera livré à l'Arabia Felix dans le courant de la journée et nous repartons pour une nouvelle errance, dans une odeur de gasoil qui commence à devenir pénible.

Déjeuner à l'Arabia Felix. Nous avons rendez-vous à 15h30 près de la Très Grande Mosquée pour une course avec des handicapés moteurs. Le dimanche précédent déjà, les arrivés du vendredi avaient initiés de jeunes handicapés mentaux au roller. Faris a pris cette cause à cœur avec un maître mot : Awareness; car le handicap au Yémen, plus encore qu'en France, est simplement ignoré. Rien n'est accessible et il n'est pas rare de voir des personnes en fauteuil mendiant dans les rues ou à l'abord des sites touristiques.

Une visite de la TGM est également au programme et les cheveux des femmes devront être couverts. Les hommes font ce qu'ils veulent.
– Pour les femmes, ce sont aussi les jambes qui doivent être couvertes.
Celles qui en ont éviteront donc les les cuissards mais le pantacourt devrait convenir et le chèche couvrira les cheveux.
– Pour entrer dans la mosquée, les bras des femmes doivent aussi être couverts et les jambes doivent l'être intégralement. Les hommes font ce qu'ils veulent mais mieux vaut éviter les shorts.
Rassemblement devant l'Arabia Felix, avec dans le sac, un foulard socotri pouvant couvrir tête et bras, ainsi qu'un paréo afin de dissimuler les jambes si nécessaire. On monte dans le bus.
– Les hommes doivent aussi avoir les jambes couvertes dans la mosquée.
Certains ressortent du bus pour se changer.
– Les bras et jambes des femmes doivent être intégralement couverts non seulement pour entrer dans la mosquée mais également pour patiner à proximité.
Je ressors à mon tour avec d'autres pour me changer. Ç'aurait pas été plus simple de nous donner toutes les informations dès le début ?!

Départ tardif dûment escortés. Arrêt du bus devant la TGM. Les handi. sont déjà là mais nous sommes allés trop loin. Demi-tour à contre-sens sur la 2x4 voies, juste devant une voiture conduite par un enfant d'une dizaine d'années. Chausser les rollers sur un parking. Il y a des policiers et des militaires partout. Une dizaine d'hommes en tenue traditionnelle chauffent l'ambiance avec ce qui ressemble à des chants de supporters. La foule est dense. On ne sait ni où aller, ni quoi faire.
– On recherche des femmes en rollers pour pousser les fauteuils.
Nous passons toutes devant. Des hommes aussi. C'est parti pour une boucle d'environ deux kilomètres sur une voie entièrement réservée. J'avise une femme en fauteuil, lui demande par gestes si elle souhaite que je la pousse, elle acquiesce. Yalla ! J'aurais dû apporter mon t-shirt MEV. Le premier kilomètre passe assez bien mais le retour sur un faux-plat montant, avec le vent de face, à 2500m d'altitude et un fauteuil mal réglé est atroce. Plus de souffle. Horriblement soif mais impossible de saisir les bouteilles qui nous sont tendues tout en continuant de pousser le fauteuil. Impossible aussi de renoncer, d'autant que ma partenaire fait tout ce qu'elle peut pour m'aider. Enfin, l'arrivée, sous les applaudissements. Je m'effondre sur le trottoir, en abandonnant ma partenaire à son sort. Boire ! Je tente de la retrouver un peu plus tard mais difficile de la reconnaître car toutes sont également vêtues de noir, le visage masqué par un niqab. Il me semble que le fauteuil était bordeaux... A tout hasard, je sers la main de son occupante : mabrouk !

Course des hommes. Certains se font pousser par des patineurs mais d'autres ont des fauteuils de sport et s'en sortent très bien tout seuls. Retour au parking pour la séance de photos et la remise des médailles, chacun la sienne, sur laquelle le logo adopté en 2006 pour figurer un patineur a été repris : un jour peut-être quelqu'un indiquera au designer à quoi ressemble réellement un patineur. Sybille parvient à convaincre Altaf, sa prof d'arabe, de s'initier au roller : elle y prendra goût, d'autres suivront et, après notre départ, des rendez-vous hebdomadaires seront fixés, lundi pour les filles, jeudi pour les garçons.

Visite de la TGM. Dépôt des chaussures à l'extrémité du très long comptoir prévu à cette fin. Gagner l'entrée sur un parvis de marbre parfaitement lisse et propre. Passage d'un portique de sécurité. La mosquée est gardée jour et nuit. La salle principale est immense, capable nous dit-on d'accueillir 20 000 personnes, tandis que 20 000 autres peuvent aussi se tenir à l'extérieur. Des tapis sur le sol, des corans posés sur des supports à disposition des fidèles, décorations et calligraphies ornent murs et plafonds, un peu neuves sans doute mais plutôt de bon goût, les lustres en revanche avec leurs supports dorés et leurs lampes en forme de lanternes sont d'une exceptionnelle laideur. Nous ressortons afin de visiter la salle de prière des femmes, qu'on localise, à défaut de la voir, derrière des moucharabiehs. L'entrée est de l'autre côté du bâtiment, également gardées, par des femmes en uniforme, portant un hidjab noir sous leur casquette de camouflage. La salle des femmes est petite, basse de plafond, presque totalement dépourvue de décorations et séparée de la salle principale par une double rangée de moucharabiehs, complétée d'une vitre, dont les imperfections, ou la saleté, garantissent l'absence quasi-totale de visibilité. Des écrans centrés sur le micro destiné à l'imam et réglés de telle sorte que l'arrière-plan reste flou assure l'accès des femmes au message spirituel mais assure également que leur attention ne sera pas distraite par la vue d'un fidèle de la gente masculine.

La prière ne va pas tarder à commencer. Il faut ressortir, en visitant au passage la salle des ablutions, entièrement carrelée, bordée d'un banc également carrelé en face duquel sont positionnés des robinets à poussoir. Retour à l'Arabia Felix pour une première tentative de bouclage du sac. Un dernier tour dans le souk, où nous croisons Sybille à la recherche de Muriel et Grabrielle requises avec Paul pour une interview télévisée. Comme dans les discours de la veille, il est entendu qu'ils devront vanter l'accueil des yéménites et insister l'absence de problèmes de sécurité. L'accueil est effectivement acquis mais la situation politique reste instable et, revenue en France, je découvrirai qu'au cours de notre séjour, plusieurs personnes auront été tuées lors de manifestations séparatistes dans le sud (Yemen Observer; Le Parisien).

Dîner. Les télévisés reviennent en courant, juste à temps pour partir à l'aéroport, que, sur ordre des policiers qui nous précèdent, nous gagnons à toute allure (110 km/h, selon Antoine) : il avait été question d'enlèvements, d'attentats, on avait oublié l'accident de circulation avec un camion citerne, celui qui s'engage, là, à droite...! Raté. Une prochaine fois peut-être ?

Les formalités se déroulent sans problème, lentement, dans le désordre. Rassemblement des passeports à un comptoir, puis à un autre, délivrance des cartes d'embarquement, dépôt ailleurs des bagages à enregistrer, long examen de mon passeport par l'employé de l'immigration, fouille au corps avant d'entrer dans la salle d'embarquement, photographie des passeports étrangers avant de gagner le bus qui doit nous conduire à l'avion. Deux cartouches de Marlboro au passage : 10 euros + 3000 ryals, l'employée me fait grâce des 18 centimes de ryals manquant. Apparemment les pièces, omises dans les transactions avec les étrangers lors de mes voyages précédents, n'ont quasiment plus cours.

Lundi 1er

Embarquement à 00h00. Nous nous regroupons sans tenir compte des places attribuées. L'avion est plein. Je commence à m'endormir. Atterrissage au Caire. L'avion se vide. Mes voisines se cherchent d'autres places. Je les y encourage, commence à m'allonger en attendant leur hypothétique retour, elles me réveilleront si nécessaire. Je m'endors avant même le décollage pour me réveiller peu avant l'arrivée à Paris. Il fait 2°C. Antoine et Romain arguent du froid pour emporter des couvertures de la Yemenia, en guise d'écharpes. Premier contrôle d'immigration juste à la sortie de l'avion : les passagers en situation irrégulière ne sont pas autorisés à débarquer et, tenue pour responsable, la compagnie aérienne doit les rapatrier le cas échéant. Récupération des sacs. Gagner le RER par le CDGVal. Le prochain train pour Paris est à 8h42. J'ai rendez-vous avec un technicien de France Telecom...


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Merci à tous ceux qui m'ont laissée utiliser leurs photos

Ressources

Photos de Bernard et Danielle

Photos de Michelle : Album n°1, Album n°2, Album n°3, Album n°4.

Photos de Romain

Article du Global Post

Plantes Socotri



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